Roman à facettes / à la recherche d’une nouvelle terminologie

Quelques réflexions inspirées par la lecture des soldats de la mer (et de quelques autres livres récents)

Je lis des livres que je classe comme des romans. D’autres comme des recueils de nouvelles. Comment classeriez-vous les livres suivants ?

(je suis un peu injuste envers mes lecteurs de parler de Wastburg. Parce que le livre n’est pas publié. Mais ce que j’en dis suffira, j’espère, à étayer mon propos)

Revenons-y un instant :

Dans Yama Loka, on a 3 fois 7 textes parlant tous, de près ou de loin, de la cité de Yirminadingrad, en Europe de l’Est, au tournant du millénaire. Il n’y a aucun arc narratif reliant les textes même si la position de certains d’entre eux dans le recueil a son importance et que le recueil est ordonné. Les informations et les visions présentées de la ville sont incohérentes : parfois Yirminadingrad paraît être une ville ultra moderne à la façon de Londres ou Berlin, parfois c’est le théâtre d’une guerre civile, d’une avant-garde artistique, d’une catastrophe…

Dans l’archipel du rêve, une dizaine de textes prennent place dans ce lieu précis de l’imaginaire de Christopher Priest. Un univers en marge d’une certaine Europe des années 60, des îles, des contingents inconnus mais reliés d’une façon ou d’une autre à notre monde (de quelle façon ? Tout est là…). Là aussi, les textes ne sont pas tout à fait cohérents. Dans l’un d’entre eux, la guerre est censée avoir commencé il y a des siècles, dans d’autres elle paraît plus récente. Selon certains textes elle a lieu sur le continent Nord ou alors sur le continent Sud, etc.

Dans les soldats de la mer, ont lit plusieurs dizaines de récits mettant en scène des soldats de la Fédération. Un certain flou quant à l’univers subsiste dans certains textes (le tout premier, ainsi que l’histoire des engoulevents) : le récit pourrait porter sur des guerres oubliées de notre Europe, ou de la Vieille Europe (je reparlerai un jour de ce concept). Pour le reste, un para-texte (les extraits des chroniques de la Fédération), des allusions dans le cours des textes ainsi que le texte de conclusion mettent en place l’histoire d’un monde alternatif, celui de la Fédération, qui est clairement une Europe imaginaire, parallèle, sans christianisme, une sorte d’uchronie onirique.

Dans Wastburg, on a aussi une quinzaine de nouvelles mettant tous en scène des soldats de la garde de Wastburg. Leurs petites aventures, plus ou moins minables, donnent un long aperçu de la ville. Et là, contrairement aux livres précédents, on a une structure romanesque habile puisque, à travers la multiplication des points de vue, on aperçoit une intrigue plus générale de laquelle les personnages principaux n’ont qu’une vision partielle.

Je distingue un point qui rapproche ces quatre livres, et qui les sépare d’un recueil comme Janua Vera, de J.P. Jaworski. Janua Vera est un recueil de nouvelles toutes situées dans le même monde médiéval fantastique « classique ». Les nouvelles sont intéressantes pour elles-mêmes et le livre ne fait que les rassembler. En tous cas (on me détrompera peut-être), je ne distingue pas de projet d’ensemble auquel le livre pourrait correspondre. Les quatre livres que j’ai cités au-dessus ont un projet d’ensemble et une cohérence interne, qui est essentiellement liée au fait que les histoires qui les composent sont sises dans un même univers. (tiens, je pourrais rattacher la Cité des Saints et des fous, de Jeff Vandermeer, et aussi, peut-être, The Etched City, de Kirsten Bishop, dont le projet romanesque me paraît relâché, à côté de l’intérêt de chaque partie prise individuellement)

Voici ces projets, tels que je les comprends (ils sont d’un intérêt littéraire varié. Mon idée n’est pas ici de les classer, juste de les décrire):

Yama Loka : portrait d’un ailleurs qui est le reflet éclaté et brisé de notre monde. Un lieu qui concentre nos folies.

L’archipel du rêve : décliner un jeu sur la perception, les fantasmes et les façons dont nous saisissons la réalité. L’archipel, avec son éclatement, est le lieu des histoires et des mensonges et sans doute une forme de portrait intérieur de l’auteur.

Les soldats de la mer : développer la poésie du soldat hoffmanien. Bottes cirées, pistolets d’arçon, discipline, fières moustaches et fantômes. Projet secondaire : imaginer une autre Europe.

Wastbug : une sorte de roman noir de fantasy, mettant en jeu toutes les couches sociales, du plus grand aux plus petits, et insistant sur les plus pauvres, les minables et les imbéciles attachants.

Bara-Yogoi.jpgDonc oui, ces quatre livres sont, techniquement, des recueils de nouvelles. Non, ce ne sont pas vraiment des romans (sauf peut-être Wastburg). Mais les qualifier simplement de recueils de nouvelles (à la façon des recueils de Maupassant, ou des Fictions de Borges, ou des nouvelles de Flannery O’Connor…) me paraît réducteur. Le terme fix-up ne correspond pas exactement non plus. Dans le titre de ce post, je parle de roman à facettes, histoire de proposer un nom, qui ne me satisfait pas moi-même.

D’où ces questions, chers lecteurs :

– voyez-vous le même point commun que moi entre les livres que je rapproche ?

– en connaissez-vous d’autres correspondant à cette définition ?

– oseriez-vous écrire « roman » sous le titre ? Ou alors « nouvelles » ? Ou avez-vous un autre terme à proposer ?

La question m’intéresse bien sûr dans un but très personnel, ne serait-ce que pour pouvoir décrire ce sur quoi je travaille en ce moment. « tu vois, ce sont des nouvelles, mais pas que. Elles sont liées les unes aux autres… Mais ce n’est pas vraiment un roman. » Pour ajouter une petite note personnelle et rigolote : le livre CLEER a été sous-titré une fantaisie corporate: 1) parce que c’était un terme rigolo. 2) parce que sinon il aurait fallu écrire « roman » sous la couverture, et qu’une partie au moins des auteurs trouvait que ce serait tromper le lecteur.

 Dans un prochain post, je m’efforcerai de parler de la Vieille Europe, un autre concept qui m’est cher.

Les soldats de la mer – Yves et Ada Rémy

Chroniques illégitimes sous la Fédération

Comme je l’ai dit, je dois cette lecture à Hugues Robert  qui m’a enfin décidé à me procurer ce livre, publié chez Juillard en 1968 avant plusieurs rééditions hideuses (voir sa fiche sur noosfere) aux couvertures inappropriées.

Ce livre donc: à la fois admirable, étonnant et singulier. Il pourrait s’agir d’un recueil de nouvelles (je reviendrai là-dessus dans un prochain billet), de récits d’aventures militaires et fantastiques, entre le merveilleux et le gothique. Les héros en sont les vaillants dragons, grenadiers, hussards, chevau-légers et enfants perdus de la Fédération.

Nous sommes au XIXème siècle, la Fédération affronte de multiples ennemis dans des guerres confuses, s’étend, se renforce, jusqu’à l’Orient, jusqu’à l’Occident… Nous ne sommes pas au XIXème siècle, nous sommes ailleurs, mais où? Rien ne relie ces histoires sinon une chronologie, un contexte assez lâche et l’intuition d’une relation mystérieuse entre le monde de la Fédération et le notre. Et qui sont ces Soldats de la mer du titre?

Des héros militaire, des mystères, des fantômes, des doubles, des jouets enchantés, des forts hantés, des spectres hantant les champs de bataille, des statues animées. Le registre fantastique est classique et séduisant, il m’a fait songer aux oeuvres de Léo Perutz. La langue, elle, est précise et élégante, parfois enchanteresse.

Le sergent von Nassau, des Dragons de Lauterbronn, reçut l’ordre de se rendre par ses propres moyens à Marienbourg. Il glissa son billet de mission dans son gilet, salua sans un mot. Longtemps encore on eut le claquement de ses bottes noires dans les immenses couloirs dallés. Ayant rejoint ses quartiers, il fit ses préparatifs et mit la dernière main au harnachement de son cheval. Les instructions qu’il devait communiquer à la garnison de Marienbourg étaient gravées dans sa mémoire.

J’ai lu ces lignes, je n’ai plus voulu quitter ces soldats.

J’essaierai dans un prochain billets de préciser certains des sentiments inspirés par ce livre.

Edit : la critique d’Hugues est ici.

Lorelei au vitriol

O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries 

De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

 Allemagne. un bateau transportant de l'acide chavire sur le Rhin, deux disparus

Un navire transportant de l’acide sulfurique fait naufrage sur le Rhin a deux pas du rocher de la Lorelei. On laisse les rêveurs imaginer le rôle que la nymphe joua dans cet accident.

Mais les amateurs d’alchimie n’auront pas manqué de voir dans cette histoire de troublants échos. Car les anciens appelaient l’acide sulfurique Vitriol, un élégant acronyme invitant à visiter l’intérieur de la terre pour trouver la pierre cachée.

Et si nous lisions ainsi cette devise alchimique ? Lege, Ora, RElegge Labora Et Invenies ? (Lis, prie, relis, travaille et tu trouveras.)

Quel curieux complot aura précipité à l’eau ces malheureux marins ?

Loreley: peinture du passé

Et pour une dernière rêverie…

Ich weiß nicht was soll es bedeuten,

Dass ich so traurig bin;

Ein Märchen aus alten Zeiten,

Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

Die Luft ist kühl und es dunkelt,

Und ruhig fließt der Rhein;

Der Gipfel des Berges funkelt

Im Abendsonnenschein.

Die schönste Jungfrau sitzet

Dort oben wunderbar;

Ihr goldenes Geschmeide blitzet,

Sie kämmt ihr goldenes Haar.

Sie kämmt es mit goldenem Kamme

Und singt ein Lied dabei;

Das hat eine wundersame,

Gewaltige Melodei.

Den Schiffer im kleinen Schiffe

Ergreift es mit wildem Weh;

Er schaut nicht die Felsenriffe,

Er schaut nur hinauf in die Höh.

Ich glaube, die Wellen verschlingen

Am Ende Schiffer und Kahn;

Und das hat mit ihrem Singen

die Lorelei getan.

La pluie, extérieur jour

La femme du débile a une incroyable paire de loches, deux planètes qui bougent et tremblent dans son chemisier de soie sauvage. Elle me regarde de derrière ses petits yeux, ses trous d’eau, comme si elle cherchait à m’épingler.

Cet épisode montre bien qu’il ne faut jamais se fier à personne. Il s’agit d’un extrait du livre Yama Loka terminus, dont j’ai parlé ici.

Ici, quelque chose de brun/beige qui pourrait être le site officiel du livre. La publication de cet extrait est illégale, je n’ai demandé l’avis de personne. Longue vie au parti de la Vérité, mort aux fous et aux traitres.

Les ennemis du RSS et ceux qui ignorent ce sigle pourront s’abonner par e-mail dans la colonne de droite de cette page.

Télécharger l’enregistrement en mp3.

Générique : extrait de Fridj, par Norn. Tous droits réservés.

Creative Commons License

Enregistrement mis à disposition sous un contrat Creative Commons.

Lectures 2010

L’heure des bilans a sonné. Je fais un petit point sur mes lectures de l’année précédente et je constate, tout comme l’an dernier, qu’elles sont misérables par leur quantité. J’a du mal à comprendre comment certains prétendent écrire des livres alors qu’ils en lisent si peu… Même si l’inventaire ci-dessous n’est sans doute pas exhaustif, il représente assez bien mes  distractions de l’année passée. 

Voici dont mes lectures, en classifications subjectives et de mauvaise foi, mais bien moins méchantes que les razzies de Bifrost.

Catégorie on ne me reprendra plus à lire de la fantasy grand public

Je me dis régulièrement que la littérature de rôliste pourrait me plaire, après tout j’en suis un moi-même. Mais je vois un peu trop bien les limitations de ce mode de pensées (encore que quelques uns y échappent assez bien, voir le livre de Cédric Ferrand, plus loin).

  • The Lies of Locke Lamora de Scott Lynch. On verra au bout du lien le mal que j’en ai pensé. Mais zut, comment peut-on considérer que ce truc a le moindre intérêt ? C’est du pur divertissement. Pas le temps pour ça. Spoiler. Je n’en reviens même pas qu’à la fin du livre, il sauve le président des états-unis de l’explosion d’une bombe atomique. Mince. Comment peut-on oser….
  • Téméraire, les dragons de sa majesté T1, de Naomi Novik. Lu sur la plage. Des dragons, les guerres napoléonniennes, des gentils officiers de marine britanniques. Des sentiments gnangnan et pas besoin de réfléchir. Du divertissement. Voir plus haut ce que j’en pense. Je n’en reviens même pas de la fin, ils rejouent le débarquement de 1944 (on me dit que j’ai spoilé. Oh zut).

Catégorie BD

  • Seuls, de Vehlmann et Gazzotti. Un vraiment bon moment de BD grand public, intelligente, au dessin agréable.
  • La petite fille de bois Caïman de François Bourgeon. J’adore Bourgeon, je lirais n’importe quoi de lui avec bonheur. Là, tout y est : des personnages, des belles filles, une documentation historique de dingue. Ah, il manque une vraie histoire ? C’est vrai. Bon, ça fera un Bourgeon raté.
  • V pour Vendetta, de Alan Moore & David Lloyd : on ne présente plus ce classique, relu sous prétexte d’organiser un jeu. Alan Moore est un prétentieux  insupportable. Cette série est un chef d’oeuvre. Ah, au passage, Cecci et moi avons aussi vu le film. Un bon moment de rigolade, coupé au bout de quarante minutes, tant de bêtise étant difficilement supportable.
  • Constellations, T1 & T2, de Daryl et Popcube. Aurait pu se ranger dans la catégorie suivante. Ai-je dit que David Calvo était doué? (on me susurre dans mon oreillette que oui)

Catégorie: les livres des copains

  • Chien du Heaume de Justine Niogret : un livre bancal mais attachant, très sincère.
  • Le garçon doré, de André François Ruaud : deux heures en compagnie des rêves d’une personne délicate.
  • W**** de Cédric Ferrand : je ne note pas le titre, le livre ayant été lu sur manuscrit. La preuve en tout cas qu’on peut être rôliste, écrire de la fantasy à clichés et faire de bons textes (même sans s’appeler Jaworski). (en tous cas, c’est mieux que Locke Lamora, dont je baille encore.)

Catégorie: vraiment très très bien

  • Stalker, des frères Strougatki. Je le redis. C’est très bon.
  • Les onze, de Pierre Michon. Lu, oserai-je le dire, sur injonction de l’excellent Daylon. OK, c’est français, c’est brillant, c’est court. Que des qualités.

Catégorie je ne sais pas où les mettre alors je n’en dirai rien de plus que ce que j’en ai déjà dit

Catégorie : je devrais les offrir à tout le monde.

  • Yama-Loka terminus + Bara Yogoï de Léo Henry, Jacques Mucchielli et Stéphane Perger: voilà un beau, très beau, gratuit et absurde projet d’imaginaire francophone, avec une vraie écriture et des sonorités originales. On me dit dans l’oreillette que c’est de la littérature de rôliste. En fait, oui, mais non. C’est juste très bien.
  • La Horde du Contrevent d’Alain Damasio : des milliers de personne l’ont lu avant moi pour vous dire la même chose. En fait, c’est un livre énorme. La première fois depuis longtemps que je vois ma femme incapable de lâcher un bouquin.
  • L’archipel du rêve, de Christopher Priest. J’en veux à Priest, il utilise mes rêves, mes fantasmes, mon imaginaire. Et il fait de bons livres avec.

Catégorie : hey, mais ce ne sont pas des lectures…

Je rappelle ici quelques activités liées à ce blog.

  • Cette année fut celle des podcasts, avec le pendu parlant dans un micro d’une voix sentencieuse. Ce fut intéressant, merci à A.C. de Haenne pour ses encouragements, je referai sans doute un jour quelque chose en ce sens. Merci à tous les lecteurs/auditeurs de votre soutien.
  • Cette année fut aussi celle de la parution de CLEER / Une fantaisie corporate, un livre que je ne critiquerai pas, ainsi que de son blog-à-deux-temps expérimental, transparence des relations. Merci à tous les lecteurs de ce dernier ainsi qu’au soutien de tous les défenseurs de la liberté d’expression. Votre nom sera marqué dans le marbre des siècles.

Et voilà, le roi est mort, vive le roi !

Pour 2011, j’ai commencé sur conseil de Hugues Robert la lecture des Soldats de la mer, de Yves et Ada Rémy. Je vous en dirai bientôt du bien en ces pages. Stay tuned on the line !

Le garçon doré – André-François Ruaud

Il y a des livres que je choisis de lire parce que je sais qu’il vont me permettre de passer du temps en compagnie d’une personne que j’apprécie. J’ai acheté le garçon doré parce que je sentais, à raison, qu’il faisait partie de ce type de livres intimes qu’on écrit autant pour soi que pour les autres.

Ce recueil de courtes nouvelles, allant de Londres vers 1920 au San Francisco de 1996, en passant par la Touraine ou Villeurbanne dans les années 80, met en scène des villes, des personnages fantastiques et des visions. André-François Ruaud (dont voici l’excellent blog – dix ans de blogging !) a un goût pour les villes, leurs détails, leurs ciels, leurs atmosphères. Et aussi pour les beaux visiteurs surnaturels, dieux égarés, anges en rollers, créatures célestes… Qu’ils soient l’objet de la quête ou bien de « simples » passeurs, permettant d’atteindre un Autre Côté fantasmé, entrevu, douloureusement désiré.

Les textes paraissent avoir été écrits sur une période aussi longue que les dates indiquées pour les récits le laissent entendre (personne ne doute qu’AFR soit né à l’époque victorienne, ou du moins qu’il y ait passé une partie de son adolescence), j’en ai trouvé certains plus aboutis que d’autres, ceux qui relèvent franchement du conte et de la vision étaient notamment plus forts que ceux mettant en scène une vie plus quotidienne. L’ensemble dégage une impression douce, mélancolique et touchante.

Et la couverture de l’ensemble est très belle.

Editions de la Clef d’Argent.

Commande possible ici.

Stalker / Pique-nique au bord du chemin – Arkadi et Boris Strougatski

lasth stalkerPour une fois, j’ai envie de recopier le quatrième de couverture, qui ne gâche rien du livre et en révèle bien le propos.

Des Visiteurs sont venus sur Terre. Sortis d’on ne sait où, ils sont repartis sans crier gare. Dans la Zone qu’ils ont occupée pendant des années sans jamais correspondre avec les hommes, ils ont laissé traîner des objets de toutes sortes. Objets-pièges. Objets-bombes. Objets-miracles. Objets que les stalkers viennent piller au risque de leur vie, comme une bande de fourmis coloniserait sans rien y comprendre les détritus abandonnés par des pique-niqueurs au bord d’un chemin. 

Adapté au cinéma en 1979 par Andreï Tarkovski, Stalker ou Pique-nique au bord du chemin (ici publié [2010] pour la première fois en France en version intégrale) est le chef-d’œuvre des frères Strougatski. Un roman qui a eu un tel impact sur le XXe siècle que c’est sous le surnom de stalkers qu’on connaît désormais les hommes et femmes qui ont étouffé le cœur du réacteur en fusion de Tchernobyl, entre le 26 avril et le 16 mai 1986.

J’avais quelques a-priori idiots sur ce roman. Que, par exemple, comme c’était un roman russe, il serait forcément compliqué et plein de références qui m’échapperaient. Et que parce qu’il datait de l’époque soviétique, l’histoire se déroulerait dans une URSS bizarre, toute grise et brune. Tout ça est bien sûr faux. Rien n’est compliqué dans Stalker et l’histoire ne se prend pas place pas en URSS. 

Stalker est un authentique roman de science-fiction, en cela qu’il part du postulat indiqué dans le quatrième de couverture (la Visite) et en tire les conséquences sociales et scientifiques. Et Stalker est un très bon roman tout court, par le traitement très fin et poignant des personnages, par son immersion dans leur vision, parce qu’on voit la Zone (et les conséquences de la Visite) uniquement à hauteur d’homme, à hauteur d’un homme, un stalker, à la fois chasseur de trésors, contrebandier et démineur, qui s’enfonce pour toutes sortes de mauvaises raisons dans la Zone afin d’en extraire des trésors étranges dont il ne saurait que faire sinon les revendre pour un paquet de billets. S’il reste quelque chose de russe dans le livre, c’est sans doute la vision de l’Homme sous-jacente. Oserais-je prononcer le mot « métaphysique » ?

La Zone est une idée très puissante, que j’ai vue reprise plusieurs fois, par exemple chez Bilal (Immortel) ou chez Philippe Curval (Congo Pantin, que j’avais déjà chroniqué). Lisez Stalker. Découvrez, à vos dépens, les ravages de la « gelée de sorcière » ou de la « calvitie de moustique ». Et quand vous serez perdus, espérez un miracle.

Couverture du livre by Lasth (making of, ici)

Publié aux éditions Denoël.

Seuls – Vehlmann et Gazzotti

Grâce au Grand j’ai pu lire, d’un coup, les 5 premiers tomes de la série Seuls, de Gazzotti et Vehlmann. D’un coup, c’est le cas : il y a suffisamment de suspense et de terribles cliffhangers pour ne pas lâcher les albums et passer tout de suite d’un tome à l’autre.

Voici le pitch : une ville moyenne de France. Un matin, cinq gosses (qui ne se connaissaient pas) se réveillent. Tout le monde a disparu, les adultes, les enfants, les vieux… La ville est vide. Ils sont terrorisés, se croisent, se réunissent, forment une petite bande. Voici donc Dodji, orphelin et dur à cuire, Leila, énergique et bricoleuse, Yvan le fils de riche, Camille la petite blonde à lunettes et Terry le sale gosse.

Et bien sûr, ils cherchent d’autres survivants…

Le scénario est bien mené, les personnages sont attachants, le dessin de Gazzotti (qui a aussi fait l’excellent Soda) marche très bien, c’est une très bonne série, très recommandable. Elle vise les enfants mais n’hésite pas à aborder des scènes assez dures – les animaux font franchement peur, les personnages souffrent et saignent, les gosses de cette histoire sont modernes, ils ont entendu parler du sexe, du 3ème reich et ils se posent d’amusantes questions. Yvan a même une culture SF ce qui lui permet de faire une mise en abyme et de faire le tour, dans le premier tome, des principales hypothèses liées à la disparition des autres…

Il s’agit donc d’une BD hautement recommandable, merci le Grand.

Je voudrais ajouter une petite considération scénaristique : cette série fonctionne sur le mode suivant : chaque tome contient une histoire indépendante qui participe à l’arc narratif global, ce dernier étant basé sur le mystère de la disparition. Cette construction est solide et fonctionne bien. J’ai toutefois trouvé les questions posées par les différents épisodes, pris individuellement, et les solutions proposées, plus intéressantes que le traitement du Grand Mystère, qui ne peut être que décevant. En ça, le cinquième tome, qui apporte quelques réponses, m’a paru moins bon que les autres.

Je vois là une évolution de mon goût personnel : je préfère les mystères aux explications. L’émotion artistique que me procure le mystère est bien plus grande. J’aurais parfaitement pu imaginer que les personnages de Seuls trouvent non pas une, mais plusieurs explications cohérentes au phénomène dont ils sont témoins, aucune n’étant pleinement satisfaisante, et qu’ils continuent leurs aventures dans ce monde sans jamais rien comprendre. Un peu comme nous autres hommes face aux grands mystères de la science ou de la foi.

Ce goût pour l’incompris risque d’influencer, en mal peut-être, mes prochaines productions personnelles… On verra.

L’archipel du rêve – Christopher Priest

CouvertureJ’avais retenu de ma lecture de la fontaine pétrifiante – outre un propos d’une intelligence rare sur la littérature d’imagination – ces passages rêvés où le héros, embarqué sur un cargo glissant d’île en île traversait l’archipel du rêve, étrange assemblage de petites contrées à l’atmosphère parfois méditerranéenne, parfois tropicale, où la modernité paraît s’être arrêtée, où les coutumes et les interdits déroutent les étrangers, où les femmes sont séduisantes et un peu étranges.

Le recueil l’Archipel du rêve m’a permis d’y retourner, et je ne comprends pas pourquoi j’avais si longtemps boudé mon plaisir. Nous avons là une demi douzaine de nouvelles, écrites sur une période assez longue, qui prennent pour cadre les îles de l’archipel. Le contexte apparaît un peu plus clairement que dans la fontaine pétrifiante : dans le monde de l’archipel, pas très éloigné du nôtre dans les années 60, une guerre dure depuis longtemps entre deux grandes entités, le Faianland et la Fédération. Le genre de guerre sourde et lointaine, qui ronge les vies et les familles et rend les pays froids et tristes. L’archipel, situé entre les nations et le continent austral (où se déroulent, on ne sait pourquoi, les opérations militaires) est une zone de neutralité, d’évasion, de fuite. Les histoires sont toutes construites sur un schéma très priestien : des personnages un peu paumés, des désirs inavoués, des situations pas claires qui font douter de leur propre expérience. On sent derrière ces récits des rêveries, des logiques oniriques, parfois douces, parfois cruelles, que l’art de Christopher Priest sait transformer en histoires vertigineuses et kaléidoscopiques. J’ai plusieurs fois admiré la rouerie de l’auteur, son talent pour nous faire douter de ce que nous lisons, de ce que nous ressentons. J’ai surtout aimé encore plus qu’avant cet espace imaginaire, ce lieu de fantasmes érotiques, de voyages immobiles, de vertiges et d’illusions, cette destination onirique qui pourrait être la mienne.

P.S : en revoyant les critiques, je me rends compte que ce livre est passé relativement inaperçu à sa sortie. Quel dommage… Je le dis et le redis alors : Christopher Priest est un très grand auteur, un maître du vertige.

P.P.S : lisez les critiques ci-dessous, si vous doutez encore !

La Horde du Contrevent – Alain Damasio

J’arrive après la bataille, ce livre est paru voici des années, vous l’avez tous déjà lu. Comment ça, non ? Ce n’est pas le cas ? Alors vous avez de la chance. Parce que vous allez pouvoir découvrir un des meilleurs romans français de ces dernières années. Je n’ai pas dit roman de SF, ou de fantasy, le classement n’a pas d’importance.

L’accroche du livre est simple. Dans un monde où le vent souffle éternellement, de l’amont vers l’aval, en slamino, en crivietz, en blaast, en choon, en furvent… l’Hordre d’Aberlaas envoie depuis des siècles des expéditions vers l’Extrême Amont, en une quête physique, initiatique et mystique. Atteindre l’amont signifie comprendre le sens du monde, trouver les neuf formes du vent. Bienvenue donc dans une marche épuisante, aventureuse, magnifique, avec la 34ème horde, menée/guidée/tractée par une grande gueule, le neuvième Golgoth, une brute puissante et inaltérable. Vous marcherez avec les 23 membres de la horde, depuis les porteurs, les chasseurs, en passant par la feuleuse, l’autoursier, le fauconnier, le combattant-protecteur, le troubadour, le scribe, le prince…

La Horde du Contrevent est un voyage fabuleux, dans un monde signes et de mots. Rarement j’avais vu la forme d’un roman épouser, épuiser aussi bien son fond. La construction de l’histoire, la langue, la structure, les voix, tout se répond et se complète. 

La Horde n’est pas un bon livre. C’est un très grand livre. Il n’est pas pour les amateurs de SF, les lecteurs de tolkienneries ou les jeunes filles prépubères amatrices de vampires. C’est un livre pour tous ceux là à la fois, en vérité pour tous les amateurs de bons livres exigeants, fascinants, beaux et drôles. Je me sens à cours de mots pour en parler car l’expérience dépasse ma pensée, c’est le signe des vraiment bons livres.

Et si jamais vous êtes comme j’étais, un peu intimidé, un peu énervé par la perspective d’ouvrir un livre que trop de gens de ont aimé (et qui en devient donc suspect), ouvrez-le, lisez les cinq, les dix premières pages. Vous verrez.

Tracez, tracez, contrez !