Kafka sur le rivage, au théâtre Benno Besson

[edit] ce billet a déjà été brièvement publié, puis shooté par le gros bug de blogger. Je le ressors donc.

J’avoue que je n’étais pas très chaud. Cecci avait choisi d’aller voir une tentative d’adaptation d’un roman de Murakami (que je n’ai pas lu), montée dans un théâtre régional suisse (où nous n’étions allés qu’une fois pour une voir un spectacle pas très convainquant…), un spectacle où des Européens joueraient des Japonais, bref, j’ai failli dire « on n’y va pas, on reste à la maison ».

J’aurais eu bien tort.

Ce spectacle est ma première expérience de théâtre narratif : il s’agit d’une adaptation de roman [1], ça se sent, qui mêle plusieurs points de vue, plusieurs niveaux d’action, montés un peu comme au cinéma, avec des simultanéités et des alternances. J’ai tout de suite senti sur scène l’univers de Murakami, où l’imagination infuse le monde (ou l’inverse?), où des personnages sympathiques, paumés, étranges, hybrides, se rencontrent et se transforment.

L’histoire ? Kafka Tamura, un ado, fuit son père et une mystérieuse prédication oedipienne, pour aller s’enfermer dans une petite bibliothèque historique, quelque part sur Shikoku. Pourquoi perd-il parfois conscience ? Pourquoi a-t-il du sang sur sa chemise ? Parviendra-t-il à coucher avec l’une des jolies femmes qu’il croisera ? Qu’est-ce qu’essaie de lui dire Oshima-San, le mystérieux bibliothécaire qui cite Aristote à tout bout de champ ? Par ailleurs Nagata, un vieux bizarre et illettré, capable de parler aux chats, rencontre Johnny Walker (celui de la bouteille de whisky, si, si, la scène est énorme), sauve Sésame la chatte en fuite et se lance dans un voyage vers le sud, vers la même petite ville que celle où Kafka s’est réfugiée, en compagnie d’un routier sympathique. Mais quel rapport entre Tanaka et les enfants endormis, en 1944, sur la colline du bol de riz ? Et qu’est-ce que cette maudite pierre de l’entrée ?

On trouvera dans cette histoire de puissantes images, des résonances, le sang des règles et le sang des meurtres, des chats qui parlent illuminés comme des lanternes japonaises, des moments d’inquiétude et des moments de fraternité. Des images pop s’incarnent, une chanson d’amour mystérieuse résonne dans la bibliothèque, des somnambules sont des fantômes et les fantômes ne peuvent pas dormir, des hommes sont des femmes qui sont des hommes, les choses s’hybrident et se mêlent, et la coiffeuse ne fait rien de sexuel, non, non (et cesse de t’excuser à tout bout de champ).

J’ai senti une partie des spectateurs paumés par ces mélanges de réalité et d’imagination. Moi, je me sentais chez moi, tant tout ceci sonnait juste et vrai. La vie est ainsi et la responsabilité commence dans les rêves (« même si personne ne pourra t’inculper pour responsabilité onirique ! »).

Et le spectacle ? Il a laissé jaillir cet univers, avec un décor simple et des dispositifs visuels astucieux, avec ses chats illuminés et ses acteurs changeant de peau. J’ai vu les cars, les stations d’autoroute, les petits restaurants, la bibliothèque/monument historique, les fantômes, les fantasmes, les têtes de chats coupées dans le frigidaire (j’ai juste loupé la fille à 15000 yens). Et si les acteurs ne l’étaient pas, les personnages étaient indubitablement japonais, grâce à un remarquable travail sur la gestuelle, les attitudes corporelles, les distances et les proximités. Bref, c’était du théâtre. J’aurais juste aimé pouvoir revoir cette histoire et la montrer à mes amis, un soir d’été.

Si jamais elle passe près de chez vous, ne la manquez pas.

[1] faite par Frank Galati, un auteur dramatique Etats-Unien

Kafka sur le rivage, par la compagnie l’outil de la ressemblance.

Photos (c) l’outil de la ressemblance

Lectures pour les Montagnes Hallucinées

Dans le cadre de la préparation de la fameuse campagne, j’ai lu les livres suivants :

(un livre avec photos dont je ne parviens pas à retrouver le nom, zut) sur l’expédition Shackleton, en 1914-1916. Assez éloignée du sujet car située 20 ans avant, les technologies ont bien évoluées… L’expédition Shackleton est peut-être la dernière aventure exploratoire du XIXème siècle, avec bateau en bois et sans radio. Mais quelle aventure ! Un récit de peines et de souffrances extraordinaires et le dessin d’un chef, Sir Ernest Shackleton, qui, contrairement à beaucoup d’explorateur, savait faire collaborer les hommes dans l’épreuve. 

Photo de Hurley : l’Endurance coincée dans les glaces. Le navire ne s’en sortira pas.

Et cette incroyable expédition a eu une chance inouïe (pour nous) : embarquer James Hurley, un excellent photographe, le genre de type prêt à défier la mort pour réussir une belle image… Et quelles images ! Le livre dont je parle illustre aussi bien l’endurance et la volonté de ces hommes, leur chance et leur talent, ainsi que la manière dont les relations évoluent en bien et en mal dans un petit groupe. Le récit de cette expédition, qui fut un désastre, donne envie pourtant de croire en l’humanité tant ces gens ont été dignes.

Pôle Sud, Amiral Byrd : là on est dans le récit détaillé, mais sans recul, d’une expédition qui part presque en même temps que celle des PJs avec le même type de matériel : bateau, avions, tracteurs… Le livre est ennuyeux, Byrd n’est pas un très grand narrateur, mais on trouve de très nombreux détails sur les difficultés et les gags d’une expédition, même bien organisée, vers l’antarctique. Pourquoi vous allez perdre du matos, casser les avions, comment les moteurs tombent (tout le temps) en panne, et les joies des variations de température dans un pays mouvant. Plein de détails savoureux, à utiliser pour augmenter la véracité de certains épisodes du voyage des personnages.

Amiral Richard E. Byrd. Un héros.

Seul, Amiral Byrd : mieux écrit et plus profond, ce récit relate la tentative d’hivernage en solitaire (par -60° !) de Byrd dans une « base avancée » à 80° de latitude sud… Moins intéressant pour notre jeu, mais passionnant sur la psychologie d’un explorateur et sur la confrontation volontaire et folle d’un homme à une situation extrême. Ce qu’il dit est aussi intéressant que ce qu’il ne dit pas (sur sa famille, sur son corps…).

Bref, rien que pour m’avoir fait découvrir ce sujet, la campagne des Montagnes Hallucinés vaut le coup. Et je n’ai pas reparlé bien sûr, du superbe texte de HPL que j’avais déjà évoqué ici, un chef d’oeuvre de fantastique réaliste.

Reste, en bonus, un objet indispensable, qui vous fournira du bonheur et des aides de jeu (si, si !) : le feuilleton radiophonique, façon 1933, adapté de la novella de HPL. C’est superbement réalisé et très palpitant. C’est bien sûr produit par les dingues de la HP Lovecraft Historical Society, sous le label Dark Adventures Radio Theater.

This was le pendu, for Worlwide wireless news !

Le roman à facettes (encore)

Je n’ai pas tellement avancé dans ma réflexion sur cet objet bizarre, mais je tenais tout d’abord à faire remonter cette belle citation d’Ursula Le Guin, postée en commentaire du billet plus ancien par Matthieu Walraet.

Extrait donc, de  la préface de L’anniversaire du monde, à propos de Quatre chemins vers le pardon :

« Une fois de plus, je supplie qu’on trouve un nom, afin qu’on la reconnaisse, à cette forme de fiction (qui remonte au moins aussi loin que le Cranford d’Elizabeth Gaskell, et que l’on rencontre de plus en plus fréquemment, avec un intérêt grandissant) : un recueil de nouvelles liées par le lieu, les personnages, le thème et l’action, afin de constituer non pas un roman, mais un tout. » 

C’est dire en quelques mots ce qu’il m’a fallu plusieurs posts pour ânonner.

Une autre petite note : Wastburg, dont je parlais, va être publié aux Moutons électriques, vous pourrez donc le lire et vous rendre compte que le livre sera devenu une grosse trilogie de BCF faire votre propre opinion.

Enfin, une difficulté pour ce genre de livres me semble être de les boucler correctement.

Quelques exemples de fin :

  • Pour les soldats de la mer, on a une nouvelle qui justifie rétrospectivement l’ensemble du livre et son projet (était-il présent dès le début, j’en doute). Ce texte, s’il a du charme, me paraît fermer un peu le potentiel imaginaire du livre.
  • Pour Yama Loka, on prend de l’altitude et on regarde Yirminadingrad depuis l’espace. Wow.
  • Pour Wastburg, on apprend quelques Grands Secrets (concept rôliste de fin de campagne).
  • Pour l’archipel du rêve, il n’y a pas vraiment de fin. Mais de toute façon, Christopher Priest n’a jamais envie de finir ses livres, me semble-t-il…

Pas tellement plus à dire pour l’instant, je me tais et retourne écrire des chroniques de films minimalistes.

Au Service Secret De Sa Majesté – Peter Hunt

Le pendu et Cecci ont vu : Au Service Secret De Sa Majesté, de Peter Hunt

Dans ce film, on trouve : un beau gars viril, une garce insupportable, une base secrète dans la montagne, une horde de dindes gloussantes, des paysages suisses typisch, une scène prégénérique en nuit américaine plutôt potable, un méchant qui ressemble vraiment trop à l’affreux Dr. Evil (on me souffle que c’est l’inverse…).

En fait, ce James Bond un peu mythique est surtout un peu mauvais. Le film n’a aucun rythme, George Lazenby ne joue pas très bien (et moi je n’aime que Sean Connery, en fait), les gags sont idiots et nombre de passages sont ratés. J’ai bien aimé toutefois le cambriolage du coffre-fort.

Renaissance – Christian Volckman

Le pendu et Cecci ont vu : Renaissance, de Christian Volckman

Dans ce film on trouve : du noir très noir et du blanc très blanc (comme dans Sin City) ; un flic bourru et une belle femme, comme dans Blade Runner ; une vision du futur insolite et grandiose ; de belles idées graphiques ; des journées pluvieuses, une intrigue de science fiction qui traite de grands-thèmes-qui-font-réfléchir et des personnages animés qui jouent et parlent comme dans un film français ™. Ça reste tout à fait regardable et sympathique.

La mort aux trousses – Alfred Hitchcock

Le pendu et Cecci ont vu : La mort aux trousses, d’Alfred Hitchcock

Eva Marie Saint dans La Mort aux trousses

Dans ce film classique, palpitant et drôle on trouve : des gens qui ne mentent pas mais qui exagèrent la vérité, un homme mûr qui s’excuse d’avance face à sa maman de boire du Martini, une femme blonde fatale qu’on aimerait croiser dans un train, une vente aux enchères palpitante, un avion qui saupoudre des récoltes qui n’existent pas, des plans fabuleux, des images du sièges des nations unies qui ressemblent à des peintures de SF des années 50, des paysans qu’on croirait sortis d’un tableau de Hopper, le nez de George Washington en vraiment gros plan, un M. Leonard assez inquiétant, une statue remplie de microfilms dont tout le monde se préoccupe mais dont on se moque.

Je le vois pour la troisième fois et je le reverrai encore volontiers.

Cary Grant, Eva Marie Saint, James Mason dans La Mort aux trousses

Par delà les montagnes hallucinées – jeu de rôle

Une fois n’est pas coutume, je vais évoquer ici un achat rôliste. Je me suis fait un joli cadeau en m’offrant l’édition française de la fameuse campagne de l’Appel de Cthulhu, Beyond the moutain of madness. Le synopsis du scénario est excitant : en 1933, trois ans après la fameuse expédition scientifique relatée par Lovecraft dans sa novella, une nouvelle expédition s’élance vers l’Antarctique, vers les montagnes Miskatonic et le mystérieux haut-plateau au-delà. La campagne décrivant cette aventure est un monstre : 450 pages de scénario écrit petit, 160 pages d’annexes et d’aides de jeu. Des heures et des heures de jeu en perspective…

En premier lieu, il faut féliciter les éditions Sans Détour pour ce travail de traduction/adaptation. Le livre français est magnifique, bien mis en page, maquetté, illustré de photos d’époque. Le texte est bien traduit, bien relu (vu la taille du truc, il y a étonnamment peu de coquilles). Pour le simple fan amateur de livres, l’achat vaut le coup. On peut lire cette campagne comme un roman. Au programme : une expédition antarctique (avec des avions) ! Des terres hostiles ! Des lieux étranges et inconnus ! Et une plongée face aux horreurs du mythe !

Les aides de jeu sont remarquables de détail : guide de survie en Antarctique plein d’infos intéressantes, description du système d’écriture des Anciens, plans et caractéristiques techniques de tous les bateaux et avions impliqués, etc.

Maintenant, la campagne en elle-même. Je l’ai lue, je ne l’ai pas encore fait jouer, j’envisage pour ça un dispositif un peu expérimental dont je parlerai ici s’il se concrétise. (attention, les lignes qui suivent peuvent contenir un peu de spoiler sur le concept de cette campagne). Les critiques de ce monument sont soit impressionnés par l’aura mythique de la plus grosse campagne jamais écrite pour l’AdC, soit ils sont très critiques sur les points suivants : linéarité du scénario, manque de possibilité d’actions des PJs, baladés dans le film par les PNJs commandant l’expédition, gestion de la quarantaine de PNJs présents tout au long du scénario.

Après ma lecture, ces critiques sont justifiées, mais pas rédhibitoires comme on va le voir par la suite.

Cette campagne est l’illustration d’un certain jeu de rôle à la papa, comme je le disais chez HuMu. La campagne est riche en informations matérielles, en plans de lieux à explorer/cartographier, en caracs de PNJs et de monstres… Elle est faite pour y insérer des PJs venus d’autres aventures, la motivation et les relations des PNJs entre eux sont à peine décrites et surtout pas utilisées dans le scénario, il n’y a aucun guide, aucun conseil pour gérer cette masse de gens. En fait, la campagne est écrite sans faire assez confiance aux joueurs et à leur implication.

Comment contourner ces critiques ?

La plus redoutable concerne le rôle d’exécutant des PJs. Une solution pour éviter ça, que je compte essayer : leur confier le rôle et Starkweather et/ou Moore ! (et pour savoir ce qu’il y a dans la tête d’un leader d’expédition antarctique, lire les livres de Byrd, voir billet suivant). Les rôles des chefs comprennent en plus quelques situations humaines intéressantes : le côté hâbleur de S., les relations de Moore avec ses prédécesseurs. Pourquoi garder ces tourments pour des PNJs ?

La linéarité du scénario est inévitable au vu de son sujet. La fin, toutefois, en est très ouverte et met en scène des dilemme et des choix intéressants et une puissante confrontation à l’inconnu.

Pour les PNJs, il manque selon moi les infos suivantes : classes sociales des gens (ça influence beaucoup les relations dans ce genre d’expédition), identification d’une demi-douzaine de fortes-têtes pour animer l’histoire (je suggère Sykes, un des maîtres chiens, un ou deux scientifiques, un pilote…), et d’une demi-douzaine de boulets (le récit d’expéditions montre qu’elles contiennent toujours un paquet de gens qui, en fait, n’ont rien à faire là et qui ralentissent les autres, tombent malades, ou sont juste pleinement incompétents…) pour faire naître quelques saines et réalistes tensions.

Je compte essayer d’utiliser l’idée vue dans des forums : créer des cartes (en carton fort) contenant les principales infos sur chaque PNJ, à communiquer aux joueurs.

Avec tout ça, cette campagne me paraît très jouable. Même si le niveau de détail et de recherche des auteurs et traducteurs est remarquable, elle n’est toutefois pas « prête à l’emploi » et nécessite un sérieux boulot de mise en route et d’appropriation. Mais quelle promesse de jouer de façon réaliste une expédition antarctique des années 30 et de retrouver les traces dévastées de l’expédition Dyer/Lake !

Millenium – le film

Le pendu et Cecci ont vu : Millenium, le film de Niels Arden Oplev

Dans ce film, on trouve : une geekette avec un macbook, un journaliste un peu empâté, des vieux nazis, un tueur en série, deux viols, une île suédoise, des malversations maléfiques, une enquête avec des ordinateurs et de vieilles photos.

Bon, j’étais curieux de connaître l’histoire pour savoir si je lirais le livre. Au final, la réponse est non. Le film est par ailleurs plutôt moche et lourdaud et on ne comprend pas comment cette jeune fille tellement rebelle peut-être attirée par un vieux beau tellement vieux beau. Pour un voyage en Suède, j’ai préféré Morse.

Sur la route – au théâtre de Vidy

Un homme effondré au bord d’une route. Après une longue attente il veut se mettre en marche. Ses jambes ne lui obéissent pas. Sa marche est une chute permanente.

Une femme, en robe de toile. Elle se déplace sur un fil, mais on se dit qu’en elle quelque chose ne va pas.

Un dispositif étrange, triangle de funambule, tringles et passages, comme un polyèdre à trois fois sept côtés,

et des nappes de sons, de vibrations, qui accompagnent l’errance de roi abattu et de la danseuse,

et des lumières crues ou dorées qui écrasent ou caressent les corps dans l’effort.

Avec un dispositif étrange de funambulisme, avec son atmosphère épaisse de sons, de flashs et de lumières, ce spectacle extraordinaire reconstruit et donne à admirer des choses évidentes : marcher, bouger, danser. Dans une construction esthétique sophistiquée, il donne à voir les corps, les efforts, la lutte et le jeu avec la pesanteur, il donne à voir et à ressentir une expérience universelle de l’être : l’homme debout.

Photos (c) les colporteurs

Le spectacle se joue à Vidy, Lausanne, jusqu’au 17 avril.

Moon – Duncan Jones

Le pendu et Cecci ont vu : Moon, de Duncan Jones

Dans ce film, on trouve : une base lunaire, un homme seul, pas si seul mais seul quand même. La voix chaude et rassurante de Kevin Spacey. Des drôles de voitures qui roulent à la surface de la lune. Un héros touchant. Une histoire astucieuse.

Bref, c’est ce qu’on appelle un sympathique petit film, réjouissant et malin, plein d’idées amusantes. Une digression solipsiste, un geek qui parle dans le vide et une fin optimiste. Pas mal, quand même !