Le diable est au piano – Léo Henry

Léo Henry écrit.

Des histoires mettant en scène personnages historiques (Edgar Poe, Blaise Cendrars, Antoine et Saint-Exupéry) et personnages réels (Pessoa, Corto Maltese, le petit prince, Indiana Jones, James Bond). Des contes fantastiques, des chroniques contemporaines, une histoires d’âme vendue au diable du titre, un souvenir de navigation au Brésil, un tombeau pour un copain enfui, et trois/quatre pièces bizarro surréalistes recrachant les impressions de déglingue, de crasse, de guerre civile et d’exodes de Yirminadingrad.

Ne pas s’attendre à de la bibine facile. Les cocktails sont chargés et compliqués, vous aurez vos grands moments de joie et ceux de panique et de déroute où vous ne comprendrez rien du tout. Vous louperez des allusions, des références, ce n’est pas grave, parce que les alcools sont toujours de bonne qualité, parce que la prose de Léo Henry est dense et belle.

Ce recueil est un parcours, un portrait en impressions. Il contient de vieux textes (hum…) et d’autres écrits exprès pour (yes !). Mon goût et mon intérêt tous personnels pour le travail de l’auteur m’empêchent d’être vraiment objectif. Je le trouve doué dans l’exercice de style, mais je l’admire dans son travail sur les souvenirs personnels, les moments où la fiction folle et libre magnifie l’expérience du monde.

Une interprétation des Masques de Nyarlathotep – deuxième partie

Ne pas oublier de se référer aux épisodes précédents pour lire ce qui suit. Attention si vous comptez jouer un jour cette campagne, ce récit comprend quantité de spoilers.

Printemps 1925, Jonas Christiansen et Sam Lipsky débarquent dans la ville de Shanghai au bord de l’explosion sociale. Les ouvriers se mettent en grève, soutenus par le parti communiste, le KMT (et les triades) ou la secte ultranationaliste de la Grosse Femme (le Pang Nuren, en mandarin).

Nos héros prennent bien soin de ne pas débarquer ensemble, Sam est chargé de suivre Jonas de loin et par là même tente de prouver qu’il est aussi doué que son père pour se glisser dans des sociétés inconnues.

Jonas remonte la piste de Brady, par la caserne américaine (où Brady a servi à l’époque en tant que marine), par son ancienne petite amie prostituée (dont il a trouvé l’éventail dans les affaires de Brady chez les Carlyle)… De passage au Cercle Sportif Français, coup de chance, il reconnaît sur une photo de partie de pèche en mer un homme au visage familier… le docteur Huston ! qui se fait appeler ici le docteur Wood et dirige une clinique où il accueille la belle société pour des cures fan-tas-tiques. Quant à Sam, passant des jours et des jours sur le port, il repère le Black Lady, le yacht photographié par son père…

Avec l’aide de M. Li Weng Chen, interprète et guide cultivé, et homme plus audacieux qu’on pourrait croire, Jonas tente une audacieuse filature maritime nocturne du yacht jusqu’à une étrange île rocheuse, Grey Dragon Island.

Jonas finit par se faire repérer par les hommes de Chu Min entourant Brady. Dans une maison inconnue, on l’amène face à un Brady lourd et ténébreux, façon colonel Kurtz dans Apocalypse Now. Il sait déjà que l’histoire de Brady n’a pas été facile… Sa femme chinoise et sa fille ont été enlevées par la secte de la Grosse Femme, et depuis Brady mène contre le groupe de M. Ho une guerre secrète et souterraine.

On aura droit à une dangereuse expédition d’infiltration sur l’île où Jonas découvrira le laboratoire où se fabrique la panacée, mystérieux médicament utilisé par le docteur Wood dans sa clinique de luxe, où Jonas a envoyé sa maîtresse, la belle Alexandra Wong, en reconnaissance. Après cet épisode dangereux, Jonas et Sam disparaissent de la circulation, devenant des mendiants sur le port. C’est sous cette forme que Jonas assistera à l’embarquement d’une étrange marchandise sur le Black Lady… des sacs, contenant des êtres humains vivants.

Jonas est alors retrouvé par Thomas Fludd, détective « maritime » employé habituellement par la Carlyle Shipping Company et envoyé à Shanghai par la riche héritière. Associés, Fludd et Jonas cambriolent la clinique du docteur Wood, y découvrent une étrange machine solénoïdale et volent journaux et notes remplies de hiéroglyphes appartenant à des civilisations inconnues. Nos héros comprennent que ce coup là est le coup de trop, que les amis de Wood/Huston vont se mettre à leur poursuite. Fludd préfère compter sur le plan prévu et sa cache dans une planque jamais visitée auparavant… Ça ne l’empêchera pas d’être capturé quelques jours plus tard. Jonas chasse Sam et le force à s’embarquer pour New York avec tous les papiers volés chez Huston. Quant à lui-même… s’il veut comprendre ce qui se passe, il faut passer de l’autre côté. Bien habillé, rasé de près, il se présente chez Huston et lui offre de collaborer.

Huston est enchanté : cet Européen entreprenant lui sera utile dans ses plans industriels. Voici donc notre héros devenu un intime  d’un playboy intelligent et hédoniste qui partage avec lui quelques-uns de ses secrets : la loge Ka, réunissant l’élite des Francs-Maçons de Shanghai, que Huston manipule évidemment, et la machine installée dans la cave de la clinique permettant de projeter son esprit dans le passé. Mais aussi son usine sur l’île du Dragon Gris, où Huston produit la mystérieuse panacée offrant guérisons et jeunesse.

Un soir Jonas, embarque sur le Black Lady en compagnie du terrifiant M. Ho et de sa famille pour assister à une cérémonie sur l’île. Ce qu’il vivra là-bas le marquera à jamais. La musique… les cris… le sang…

Jonas travaille efficacement pour Huston pendant plusieurs mois ; ses talents d’ingénieur lui permettent même d’élaborer un contenant permettant de conserver plus longtemps la panacée. Il s’intéresse, mais pas trop, au mystérieux serviteur nageant dans la piscine de boue où circulent les tuyaux permettant de fabriquer la drogue miraculeuse. Il sauve même Fludd, retrouvé vivant au fond d’un trou puant, les jambes coupées.

Après une longue préparation, Brady, Chu-Min et les siens, aidés de Jonas dans la place, dirigent un assaut furieux contre l’île un soir de « cérémonie ». L’affaire est violente, pris au milieu du feu Jonas abat Huston d’une balle dans la nuque (pas facile de tuer quelqu’un qui vous a offert ses cigares et son whisky), Ho est tué et la plupart de ses lieutenants avec lui, les corps sont jetés dans le puits où se réfugie le serviteur…

A peine le temps de souffler pour Jonas. Depuis Le Caire où elle participe à des fouilles sur les pharaons de la XXIIème dynastie en compagnie d’Alexandre Gautier (le brillant égyptologue de l’exposition Carlyle), Rebecca, la girlfriend de Jonas, annonce que les choses tournent mal et qu’elle rentre aux Etats-Unis. Elle promet de lui envoyer un télégramme quand elle sera à Port-Saïd. Mais rien ne vient.

Pendant ce temps de l’autre côté de l’Atlantique, Erica Carlyle rêve et agit. En compagnie de son beau serviteur grec dont elle a vu le visage gravé dans le flanc d’une montagne du pays des songes, elle fait de curieux voyages dans des coins reculés des Etats-Unis ou dans les archives de sa grande maison pour rassembler la plus étrange des collections, quand elle ne reçoit pas dans sa cave les hommes-chiens des cimetières prétendant que leurs familles sont liées depuis longtemps (est-elle la seule à voir ces créatures ? Elle s’en moque). L’arrivée des envoyés de M. Christiansen la trouble, elle les écoute parfois, semble comprendre ce dont il est question puis s’en désintéresser. M. Li, envoyé aux Etats-Unis, l’aide à acquérir une peinture chinoise du XIXème siècle représentant l’île du Dragon Gris accompagné d’un poème évoquant la cité sous-marine dont l’île n’est que le sommet émergé. Sam l’enchante et l’agace, de même que ce M. Fludd, mutilé à son service… Elle refuse plusieurs propositions de mariage, gagne de l’argent et se soucie que sa meilleure amie, Ms Post, soit devenue si engagée dans la American Ankh Society après la mort tragique de son fiancé. Sans en référer à personne, Ms Carlyle met un peu de distance entre elles. Mais bientôt un invité réellement inattendu débarquera à New York, en la personne de Jack Brady lui même…

A suivre…

Le lecteur constatera que nous nous sommes pas mal écartés des chemins indiqués dans le scénario. Moins de sorcelleries, pas de fusée, Huston transposé à Shanghai (ça me paraissait plus naturel comme ça). Pour le reste il y a toujours des cultes, des bandits et des messages venus des quatre coins du monde. Nous nous sommes rendu compte, à l’usage, que raconter ce genre d’histoire avec un minimum de réalisme donnait un résultat vraiment noir et sanglant. Au stade actuel, Jonas (actuellement au Caire) ne s’est pas encore remis de ce qui s’est passé à Shanghai. Sam, lui, conserve un véritable enthousiasme, mais il a échappé au pire. Quant à Ms Carlyle, elle a surmonté sa phobie des océans et est partie passer des vacances en France en compagnie d’un mathématicien galant et d’une poétesse lesbienne.

PS : une intéressante inspiration, le film Shanghai Triad de Zhang Yimou.

Blue Jay Way – Fabrice Colin

Please don’t be long, please don’t you be very long…

Pour apprécier ce livre, il faut être un peu comme le narrateur : un étranger (un Français ?) regardant les Etats-Unis et leur mythologie avec fascination. New-York, 9-11, et surtout Los Angeles, palmiers, piscines, poussières venues du déserts, reflets dans les vitres, caméras, tueurs, illusions et troubles psychiques…

Le narrateur est un type paumé, son père est mort dans le crash du Pentagone, la vérité officielle ne lui convient pas, il voit la réalité perdre sa substance, ne croit plus en grand chose, sinon en la littérature, notamment les romans de Carolyn Gerritsen. Il finit par sympathiser avec la romancière, qui lui demande comme une faveur d’aller veiller sur son fils, là-bas, à L.A., dans la luxueuse villa Blue Jay Way. Et tout commence vraiment là-bas, dans cet espace étrange, fortuné, où se donnent fêtes et débauches en compagnie de certaines têtes les plus fameuses de Hollywood. Dans cette villa cloisonnée par des murs de verre vont naître des relations bancales avec Larry, le producteur psychopathe, Ashley sa trop belle épouse, la bande des Spartans, ou bien les domestiques, parfois aussi prétentieux que les maîtres. Alors le roman donne son meilleur, dans une lente dérive douloureuse, pleine de mensonges, traîtrises, absences, disparitions. Les gens ne sont pas ce qu’ils semblent, les cadavres sont retrouvés dans le désert, il y a peut-être des caméras dissimulées partout. Fabrice Colin a de nombreuses références, j’en ai loupé la plupart, mais pas celles au cinéma de David Lynch. On pourrait entendre dans le roman une bande son malsaine d’Angelo Badalamenti pour accompagner les nuits sans sommeil du narrateur, buvant une bière Tutankhamun au bord de la piscine.

Je suis moins convaincu par le côté thriller, la narration du tueur en alternance (cette afféterie, dit un des personnages, pas du dupe du récit lui-même), par la recherche de la vérité, la fourniture d’explications qui n’expliquent pas grand-chose. Il y a dans le livre un jeu sur la réalité et la fiction, une tentative de dire quelque chose de Los Angeles, du monde post 11 septembre, des vies scriptées comme des scénarios…  Là je dois avouer que je n’ai rien compris, que j’ai eu l’impression de formules creuses me glissant entre les doigts comme des couleuvres.

Ces réserves n’altèrent en rien le plaisir hypnotique que peut procurer ce roman. J’aurais voulu que durent toujours ces instants suspendus au bord de la piscine de Blue Jay Way.

PS : roman lu en numérique, c’est dire combien j’ai accroché pour avoir pu lire dans ce format que je n’affectionne pas. Le fichier epub fourni par Sonatine est faiblard… Pas de chapitrage, par exemple. 

Hadès Palace – Francis Berthelot

Une bien curieuse lecture, achetée sur un coup de tête sur la boutique numérique du Bélial.

Un mime-contorsioniste parisien à la langue bien pendue, Max, se fait embaucher au Hadès-Palace, hôtel, casino, music-hall, centre de spectacles, quelque part dans le sud de la France, où l’on attend des artistes, nombreux et excellents, d’offrir aux spectateurs le beau, le vrai, l’extrême. Maxime va y présenter un numéro en duo avec Sendra, fine harpiste… 

Mais le Hadès palace est un lieu étrange, dirigé par une équipe de types terrifiants, parcouru par des miliciens en tenue grise, où les artistes obtenant des notations insuffisantes du public sont envoyés dans un deuxième cercle où l’on tente de les pousser aux extrêmes de leur art.

J’ai bien aimé le personnage de Maxime, sa répartie, son sentimentalisme. Le roman tient une langue cohérente avec son décor, paillettes en surface, désespoir en sous-sol, le tout sur un ton mélodramatique et outré assez séduisant. On s’aime, on pleure, on se perd avec des déchirements, on subit de viles et horribles trahisons, on descend aux enfers dans Hadès Palace, et tout ça est plutôt intéressant.

Toutefois, j’ai trouvé le propos beaucoup trop clair, la métaphore tout à fait évidente et donc l’ensemble de l’histoire totalement prévisible. On est ici en plein fantasme, sans souci de réalisme, dans un espace qui est l’incarnation d’un discours, d’une idée qui, au fond, ne m’intéresse pas beaucoup. Tant pis. Je redonnerai une chance aux textes de Francis Berthelot en lisant un autre volume du rêve du démiurge, il paraît qu’il y en a de plus « réalistes ».

Le boucher de la Saint Martin – Vincent Delay

Voici un curieux petit objet éditorial, imprimé à l’ancienne près de la cathédrale à Lausanne, tiré à 150 exemplaires, distribué localement ou sur souscription. La couverture reprend les codes des polars des années 50, en noir et jaune. Il s’agit du quatrième tome des enquêtes de Toby Sterling, imprimeur-typographe et détective amateur, un fantaisie légère prenant ici pour décor le pittoresque canton du Jura et une société de restauration de chemins de fer anciens. On y trouve dialogues piquants, histoire intemporelle, quelque part entre les années 50 et notre époque, meurtres à l’ancienne sur les codes du whodunnit, nombreux clins d’oeil aux particularismes locaux, alcools, expressions ou jeux politiques, arrangés par un auteur connaisseur du pays et président de la société romande des études holmésiennes.

On est là loin de l’édition industrielle, plutôt dans un artisanat de qualité et un amour des choses bien faites, depuis le texte jusqu’à la fabrication de l’objet lui-même, s’adressant à un public de connaisseurs. Du joli travail.

Aux Editions-Limitées, http://www.ateliertypo.ch/romans.php.

J’irai cracher sur vos tombes – Boris Vian

Je serai bien en peine de présenter l’auteur, trompettiste, chansonnier, poète, ingénieur centralien et membre du collège de ‘Pataphysique.

En 1947, il publie un roman faussement traduit de l’américain et qui n’aurait sans doute jamais été publié là-bas, j’irai cracher sur vos tombes.

On y trouve Lee Anderson, nègre blanc, librairie installé dans une petite ville cliché des Etats-Unis, venu là assouvir une vengeance.

Voitures, guitare, chansons, alcool, jeunes gens désoeuvrés, alcool, jeunes filles aux seins fermes et à la morale si souple qu’elle pourrait être contorsionniste, alcool encore. C’est un petit roman à l’écriture à la fois sèche et nonchalante. Ca se lit comme ça, facilement, comme on boit une bière fraiche. Puis on écarquille les yeux, tant sous le swing de l’écriture se développe un univers glissant de l’érotisme joyeux jusque dans la dépravation, puis, enfin, jusqu’à l’horreur, à m’en faire ressentir un vrai malaise.

Etonnant.

Lu sur conseil de l’éminent Satrape Léo H.

En cherchant Majorana – Etienne Klein

Je me suis souvenu en lisant ce post de Sylvestre Huet, sur le blog de sciences de libérations, qu’Etienne Klein avait été brièvement mon prof durant mes études, un de ceux qui réveillent l’attention de l’étudiant assoupi. Il livre dans En cherchant Ettore Majorana un triple portrait : celui bien sûr d’un physicien génial et mystérieux, celui de la recherche de pointe en physique dans les années 30 et, en creux, le sien propre, celui d’un homme passionné par la science et ceux qui la font.

Jeune Sicilien très éduqué, aux grands yeux noirs intenses, maigre et murmurant, peu doué pour les relations sociales, et, en même temps, un génie de la trempe de Galilée (selon Enrico Fermi, la fameux Nobel italien). Majorana était de ses chercheurs tellement en avance sur leur temps que les résultats de ses recherches n’ont été compris que plus de trente ans après sa disparition (et encore, pas tous), et qui ne jugeait pas nécessaire de publier des articles sur ses découvertes fondamentales, parce qu’il n’avait rien à faire des honneurs et qu’il recherchait, sans doute une forme de perfection. Et, plus étrange encore, ce contemporain et correspondant de (excusez du peu) Pauli, Heisenberg, Dirac…, a disparu mystérieusement lors d’un voyage de Naples à Palerme (à moins que ce ne fut dans l’autre sens ?), en 1938. Il avait 37 ans. Tout laisse penser alors, ses courriers, ses dernières paroles prononcées, qu’il savait qu’il allait partir. Mais où ?

Vers la mort ? Vers une autre vie ? Les indices sont discordants et ne laissent voir qu’un physicien quantique, créature de Schrödinger, dont on ne peut dire si elle est morte ou vivante et qui a sans doute construit d’elle-même cette ambivalence.

Le livre d’Etienne Klein, raconté avec coeur et sobriété, contient nombre d’assonances bizarres, de rencontres de hasard, de fausses mémoires, dont on comprendra qu’elles m’ont séduites. Aurait-il été publié chez Lunes d’Encres, nul n’aurait douté qu’il se fût agi d’une fiction. La seule explication est peut-être que Majorana serait un personnage de Christopher Priest, et ainsi tout deviendrait lumineux.

Une interprétation des Masques de Nyarlathotep – première partie

De bien grands mots pour dire que, suivant les intentions déclarées dans ce billet et les suivants, nous avons commencé à jouer les Masques voici quelques mois. Un jour d’hiver 1925, donc, Jonas Christiansen et Samuel Lipsky se sont rencontrés devant la porte d’une certaine chambre de l’hôtel Chelsea… (et si vous voulez un jour jouer cette campagne, cessez de lire dès maintenant).


Christiansen : aventurier, voyageur, exilé d’Europe, exilé de Russie, cherche à mener une vie civilisée avec peu de moyens ; il a vu pour la dernière fois Elias Jackson a Shanghai, en 1923, après une traversée épique de la Sibérie, la Mongolie et la Chine. 

Sam Lipsky : un gamin du quartier juif de New York, fils naturel d’Elias Jackson (pour des raisons techniques, et parce qu’Elias est un beau prénom, dans cette campagne le fameux journaliste a un peu changé de nom).

Ailleurs, dans New York, Erica Carlyle, créature mondaine, lutte contre d’étrange rêves, se fait courtiser par les plus beaux partis de la ville et prend le contrôle de ses affaires. Ms Carlyle est un personnage-joueur, plus jeune que ce que la campagne suggère. Fin 1924, elle a tout juste 21 ans et son oncle Ludwig Faber vient de mourir ; c’était lui qui gérait ses entreprises depuis la mort de Roger.

Erica a des souvenirs confus (elle était en pensionnat) des folies de son frère, de la présence gênante du docteur Huston, et de ce vicomte anglais distingué qui est venu au manoir Carlyle vers 1918-1919… Elle ne connaît pas tellement la scandaleuse Anastasia Bunay, ni Ms Masters, elle avait 14 ans à l’époque et oncle Ludwig la tenait autant que ce peut éloignée de tout ça. La faiblesse et la force de Ms Carlyle, ce sont ses rêves… Les marais de Sarnath, les visages de dieux sculptés dans la roche, les vaisseaux lunaires… elle cherche ces rêves autant qu’elle les craint, car il arrive qu’ils la détachent du monde, et contraignent son entourage à l’envoyer dans une luxueuse clinique des Catskills Moutains. Voilà pour la mise en place.

J’ai globalement suivi la trame et les idées évoquées dans les billets précédents. Nyarlathotep est à New York, gourou d’un mouvement manipulé par une noria de profiteurs (cet Egyptien idéaliste est si naïf…). Il n’y a pas de magie, pas de rituels à interrompre, pas de sorts trouvés dans des bibliothèque. Pas de fusils à pompe, pas de pulp. Les cultes parviennent à recruter notamment parce qu’ils assurent une meilleure vie, une grande force à leurs soutiens et leur promettent une sorte de revanche contre le monde ; ça ne les rend pas moins dangereux.

 L’histoire a été celle de l’enquête d’un immigré fauché sur la mort de son copain, en jouant un jeu sinuant avec la police, tout en étant poursuivi par des Noirs décidés à lui faire la peau, pendant qu’une riche héritière protégée de tout se débarrassait de la collection d’art égyptien de sa famille en l’offrant au Metropolitan Museum.

Je retiens trois scènes marquantes, et réutilisables, du chapitre New York :

– l’enterrement d’Elias Jackson. Ses vieux parents, ses anciens collègues, ses ex-petites amies (dont la mère de Sam), le lieutenant Poole en surveillance et un imposteur, M. P. R. Roderick, qui se présente comme ayant été son tailleur (et qui est en fait un complice de la bande kenyane et qui est là pour être sûr que tout le monde a bien été éliminé)

– l’inauguration de la collection d’art Egyptien au Metropolitan Museum, centrée sur la XXIIème dynastie et le règne du pharaon Osorkon II, dont le premier ministre et grand prêtre était un certain Nyarlathotep. Un jeune et brillant archéologue français, monsieur Alexandre Gautier, est fasciné par la traduction d’un papyrus racontant comment alors (il y a 2700 ans) on a tenté de rétablir les usages anciens.

– la scène finale, où Sam Lipsky, qui s’est incrusté à Harlem et a tenté de devenir un des premiers disciples de blancs de la bande kenyane, est amené à une sorte de messe noire dans un abattoir. Il neige, Christiansen accompagné de Poole et d’une maigre troupe de police débarquent, fusillades, scènes d’hystérie, un homme accroché à un croc saigne au-dessus d’une cuve qui vise à récupérer son sang.

Comme j’ai dit, pas de pulp, nous avons tout joué au premier degré. Sectes, manipulations, complots, erreurs, problèmes d’argent, pas mal d’émotions et des PJs secoués par le sang versé. Un récit lovecraftien sur deux axes : l’infiltration de l’horreur (venue de l’immigration, au passage) et les rêves étranges qui envahissent la vie.

A la fin du chapitre, Jonas et Sam ont réussi à convaincre Ms Carlyle de les financer et ils embarquent pour Shanghai, espérant mettre la main sur Jack Brady (il aurait été aperçu en Chine, et leur enquête montre qu’il avait des liens avec Shanghai où il avait séjourné en tant que marine).

Au moment où j’écris ces mots, il s’est passé beaucoup de choses à Shanghai que je raconterai peut-être dans un prochain post. Pour allécher le lecteur, on dira seulement qu’un des personnages a fini par entrer au service du Docteur Huston et cherche à améliorer la fabrication d’une drogue nommé panacée sur l’île du Dragon Gris…

Fête magique à Romainmôtier

A la fin de l’été, quelques jours avant la rentrée des classes, à Romainmôtier. Contempler l’abbatiale un moment puis traverser le village, longer le canal dans l’ombre des arbres et rejoindre un creux de terrain. Le grand chapiteau blanc est là, et des tentes, des roulottes, du vin, des poulets à rôtir sur la broche, des balançoires pour les enfants, des amis. Sous le chapiteau, des chaises, une scène de la musique, des contes…  Le jazz manouche de Gadjo  le restaurant un peu fou un peu crado du Quatuor bocal  l’énergie folle du Vufflens Jazz Band, la très belle Maria De la Paz, les contes en Kamishibaï de David Telese, et le folk-tradi-bricolé des Piémontais de la Quinta Rua du Ricetto de Candelo, mes favoris de cette année (salut Gabriele, Guido, Danda !) et tous ceux aux concerts desquels je n’ai pas pu assister. A la nuit, tout s’illumine, les acrobates passent dans des rayons de lumière. Des semaines d’efforts, de constructions bouclées à la dernière minute, mais qui valaient la peine (le petit bâtiment en miroirs dans les arbres, la roulotte, les auvents…), trois jours épuisants et magnifiques, la fête magique du Grand Meaulnes au bord du Nozon. C’était beau et précieux, à la fin de l’été.

Scènes du chapiteau 2013 – Piotr Jaxa

Scènes du chapiteau – Rafa
Scènes du chapiteau 2013

Photos par Piotr Jaxa, Rafael Barria, LK2. Cliquez sur les images pour voir les albums.

Bonjour
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Manuel

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Faux-monnayeur
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Toccata
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Artaban
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Hic et nunc 

Oncle d’amérique
Ric et rac
Raccourci
Cimeterre
Terrarium
Omnibus
Busiris
Irriguer
Guévara
Aramis
Mise en scène
Scène du chat
Chapiteau

Bienvenue aux scènes du chapiteau !

Perturbation – à Vidy

On saura que Cecci et moi aimons Thomas Bernhard. La puissance de sa parole, son mordant, sa verve caustique. Les textes de Bernhard sont rarement agréables, ses sujets sont durs, mais quelle puissance, quel art ! Le sujet de Perturbation (mis en scène par Krystian Lupa à Vidy dans un spectacle de 3h30) : un médecin et son fils  – qui ne vont pas très bien – rendent visite à des malades, tout autant de corps que d’esprit. 

Malheureusement nous sommes partis au bout d’1h30.  Mise en scène à gros moyens, décors tournants, utilisation abusive des projections (je sais que c’est à la mode, mais stop ! Quand l’action passe dans les projections, je m’étrangle !), et en même temps texte aplati, action étirée, décor imposant plutôt que suggéré… Et surtout, au bout d’une heure, un des personnages qui se balade à poil. Une sorte de point de Godwin du théâtre : quand j’aperçois des organes génitaux masculins sur scène, je comprends que le metteur en scène n’a plus rien à dire… Cecci et moi encourageons d’ailleurs les programmateurs à indiquer sur le descriptif des pièces la présence ou non d’acteurs nus afin que les spectateurs puissent choisir en fonction.

Nous demandons pardon aux acteurs qui, dans tout ce désastre, étaient très bons.