La messe en ut de Mozart

 C’est très rarement que j’essaie de parler de musique sur ce blog. Ce support servant à partager ce que j’ai aimé et à garder quelques impressions d’oeuvres rencontrées, je vais essayer de mettre quelques mots sur notre sortie d’hier. Et comme c’est de la musique et que je ne suis pas musicien, ça risque d’être assez maladroit.

Trigger warning : sortie culturelle de bourgeois, public à cheveux blancs, musique classique.

Nous sommes allés hier soir à la cathédrale de Lausanne écouter la messe en ut de Mozart interprétée par l’ensemble vocal de Lausanne (EVL), avec l’orchestre de chambre de Lausanne (OCL) et quatre solistes (Berit Norbakken : soprano, Marianne Beate Kielland : mezzo-soprano, Thomas Walker : ténor, Tobias Berndt : basse) sous la direction de Daniel Reuss.

J’ai l’air de parler de tous ces gens-là comme si je les connaissais, mais à part l’OCL, que nous avons entendu en concert une douzaine de fois, tous ces noms me sont inconnus. Je les colle là pour mémoire, voir intro, et pour me souvenir au cas où on les recroiserait au détour d’un autre concert.

La messe en ut de Mozart, découverte sur la BO d’Amadeus, est une de mes pièces de musique classique préférée. J’en ai écouté plein de fois l’interprétation de Leonard Bernstein, ça me bouleverse à chaque fois (larmes aux yeux, frissons, etc.), alors que j’ai vu qu’on la jouait à côté de chez nous, j’ai dit on y va ? à Cecci et elle a dit go.

Tenez, voici le Kyrie, avec Natalie Dessay

Long story short : tout n’était pas parfait, mais c’était quand même très bien.

L’ensemble a commencé par interpréter le Psaume 42 de Mendelsson, pièce que je ne connaissais pas, qui a permis d’illustré la vivacité du choeur de l’EVL et la qualité de la soprano, notamment lors des moments d’échange avec le choeur.

Puis on est passé à la messe de Mozart, sur laquelle j’avais bien sûr de grosses attentes.

Je commence par ce que je n’ai pas aimé : l’orchestre écrasait un peu le choeur et passait parfois en force (sur le Mendelsson ça se voyait beaucoup, et un peu lors de certains passages de la messe, comme le Gloria). Par ailleurs, le ténor (pas dépourvu de souplesse vocale) avait un peu de mal à se faire entendre (dans le quoniam, par example).

Après, parmi ce que j’ai aimé : un très beau kyrie (bon, faut pas le louper, c’est au début. Mais il l’équilibre orchestre-choeur-solo fonctionnait très bien).

Les deux chanteuses (Berit Norbakken pour la voix de soprano et Marianne Kielland en mezzo soprano) étaient vraiment formidables de finesse et d’énergie joyeuse. J’ai trouvé le Laudamus Te, un échange entre la mezzo soprano et l’orchestre, très proche de l’opéra avec des effets proches par exemple des grands airs de la flûte enchantée.

Le chef ne manquait pas d’énergie mais est aussi parvenu à ménager de beaux moments de douceur et de finesse qui m’ont beaucoup ému. L’orchestre et le choeur étaient parfaitement en place, très pros.

Et surtout, écouter une pièce en concert est un moyen de redécouvrir la partition. Bernstein accentue le côté religieux et solennel de la messe en ut et fait sonner les vagues de violons et en orchestrant magnifiquement les différentes voix du choeur (tenez, je colle ici le Gloria – ça envoie du bois).

Hier soir, j’en ai entendu les moments de légèreté et de grâce et j’ai rêvé à Wolfgang voulant faire de l’épate (pour Constance ? Son papa ? Son ancien employeur ?) en voulant faire une musique à la fois inspirée, solennelle, puissante et pleine de joie de vivre, avec des chanteuses d’opéra faisant des vocalises charmantes et tellement belles.

Un des derniers mouvements est le Et Incarnatus Est, échange entre chanteuse solo, flûte, hautbois, basson et orchestre. Un moment magnifique qui m’a bouleversé. Je le réécouterai maintenant en pensant à ce moment précis où nous étions à la cathédrale, un soir d’été, passant pour un temps au-dessus des soucis du monde.

Donjons & Dragons – l’honneur des voleurs – Jonathan Goldstein

Voilà un film d’aventures de fantasy, avec une imagerie kitsch, des grosses bastons, des acteurs honnêtes mais pas fous, un scénario reposant sur des ressorts habituels, de l’humour, de la bagarre, de l’humour encore et encore de la bagarre, de la magie qui fait boum, des créatures insolites, etc… Et des personnages aux noms franchement bof (si, si, pensez-y. Xenk le paladin, vraiment ?). Ca devrait être nul. Regardez la bande annonce pour vous en convaincre, vous avez déjà vu ça un paquet de fois, oui, oui.

On est allés le voir avec Marguerite, on a beaucoup rigolé et on en a beaucoup reparlé. Alors oui, partager un film au cinéma avec notre héritière, c’est déjà très précieux. Et ensuite, c’est assez difficile à expliquer, mais ce film est super.

Les lectrices et lecteurs de ce blog/carnet de notes culturel le savent depuis longtemps, le jeu de rôle est une des grandes affaires de ma vie. Et nous autres, les rôlistes, aimons en particulier certains films, qu’on qualifierait volontiers de « films de rôlistes » : qui mettent en scène une bande de personnages héroïques, un peu décalés parfois, qui échangent entre eux des blagues méta sur ce qui se passe et construisent des plans improbables qui parfois échouent – mettons Chevalier, ou les Goonies, ou Princess Bride, ou la série The Expanse… Je suis sûr que vous en trouverez plein d’autres dans vos mémoires.

D & D, l’HdV, a clairement la volonté de faire un film de rôlistes, c’est même un peu l’idée du truc. Les héros donnent l’impression d’avoir été créés par vos copains/copines du samedi soir dans un esprit de bon délire ensemble. L’histoire semble à la fois scriptée par le MJ et avoir des détours bricolés au fur et à mesure lors de ces moments d’impros où on rigole tous ensemble et/où une bonne idée a émergé. Disons que cette tablée de joueuses et joueurs a envie de faire de l’aventure, avec plein de bagarre et de décors insolites et grandioses, d’objets magiques spectaculaires, de monstres, de la romance (la scène entre Holga et son ex…) et que le MJ adore cabotiner en faisant le méchant. Durant la bagarre finale on croit entendre les joueurs crier autour de la table les actions de leurs persos pendant que le MJ lâche sur eux sort de niveau 7 sur sort de niveau 7.

Et tout ça crée un récit avec une grâce particulière. Au-delà des rebondissements réussis, du rythme énergique et des personnages bien campés par des acteurs qui font leur boulot (je n’aime pas Chris Pine, par exemple, mais son personnage marche très bien), D&D l’HdV est un film qui a su toucher le rôliste en moi et dire quelque chose de ce que j’aime quand nous nous racontons des histoires ensemble.

Après tout, le jeu de rôle est une des grandes affaires de ma vie.

Les trois mousquetaires – Martin Bourboulon

 Est-ce que j’aime les Trois mousquetaires ? Le roman, je veux dire. Oui, non, je ne sais pas. La première partie, l’histoire des ferrets, est assez rigolote. La deuxième partie, avec Constance, enlevée et Milady, méchante méchante, je suis moins preneur. Certaines scènes sont mythiques, d’autres tiennent moins la route, Dumas enchaîne traits de plume foudroyants et blasblas ennuyeux.

– Comment vous appelle-t-on, mon brave ? dit Athos.
– D’Artagnan, monsieur.
– Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant ! cria Athos.
– Eh bien, voyons, messieurs, vous décidez-vous à vous décider ? cria pour la troisième fois Jussac.
– C’est fait, messieurs, dit Athos.
– Et quel parti prenez-vous ? demanda Jussac.
– Nous allons avoir l’honneur de vous charger, répondit Aramis en levant son chapeau d’une main et tirant son épée de l’autre.

(là, on est plutôt dans la première catégorie)


Cette millième adaptation en film à grand spectacle offre quelques trucs intéressants : le sourire et l’énergie de François Civil en d’Artagnan. Des chevaux magnifiques, des épées, de la bagarre, des châteaux et des extérieurs magnifiques, des intérieurs qui envoient, un Vincent Cassel qui plante un bel Athos (trop vieux, mais bon). Et j’ai adoré Louis XIII, à la fois beau, fragile et indécis, de loin le meilleur personnage du film, et le plus nuancé. Anne d’Autriche est très bien aussi.

Il y a aussi quelques spectaculaires ratages. Trop de coups de flingue. Le filtre marron-dégueu-crado sur l’image. Porthos, insignifiant. Aramas, répugnant. Richelieu (le grand méchant evil guy, quand même) complètement raté et pâlot – Eric Ruf et moi devons être incompatibles. Buckingham est raté aussi, mais je n’ai jamais aimé le personnage, ni ici, ni chez Dumas. Milady bof bof, sauf quand elle se déguise en duchesse blonde pour bluffer d’Artagnan.

Le scénario, à la fois fidèle et prenant des détours (les Protestants, ha ha ha) ne m’a pas gêné. 

Tout ça se laissait regarder sans déplaisir.

Pirates, encore (pot-pourri)

Je lis pas mal de trucs en ce moment et ce blog ne suit pas trop. Voici quelques autres lectures de pirates, pour futurs MJs de Pavillon Noir et autres amateurs de voile.

La république du crâne, Bruegas au scénario, Toulhoat au dessin

Cette bande dessinée est un peu le pendant du roman de Sylvain Patteau. On y trouve des pirates épris de liberté affrontant un méchant gouverneur, des esclaves noirs libérés, des chefs charismatiques, des aventures marines plutôt réalistes et une forme d’a-historisme. Honnêtement, c’est très bien fait et très sympa, mais je voyais vraiment les ficelles, comment c’était fait, ce que les auteurs voulaient dire. On est dans du récit de pirates début 21ème siècle, sous l’influence de Rediker. Un truc frappant : deux idées fortes du livre étaient présentes, telles quelles, dans ma campagne de jeu de rôle (avant que je le lise) : le capitaine charismatique mais pas marin, et la scène de l’apparition de la reine africaine. Le jeu de rôle étant un très bon moyen de capter l’air et les clichés du temps, j’en déduis que ce livre en fait autant.

Par ailleurs, le dessin est très cool, les bateaux sont bien dessinés (et c’est dur !) et il y a plusieurs belles scènes. Je recommande la lecture.

Barracuda T1 à 4, Dufaux et Jeremy

Une histoire shakespearienne sur une île de la Tortue fantasmatique et pas réaliste, avec troubles dans le genre, vieilles vengeances, diamant maudit. Dufaux est roué, il sait dérouler ses mécaniques narratives pleines de violence et de sexe, et l’ensemble n’est pas très intéressant. Je n’accroche pas du tout au dessin.

Raven T1, T2, Matthieu Lauffrey

J’y suis allé un peu à reculons (ce n’est pas très réaliste et il y a pas mal d’erreurs historiques), et en fait, on s’en fout. C’est un récit d’aventures très énergique, une sorte d’énorme film d’action de pirates avec un héros audacieux, fort à la bagarre, rusé et souvent un peu bête, une méchante dark classe et très méchante, un trésor, une île aux milles dangers, des canons qui font boum, etc. J’ai trouvé l’ensemble pas très fin, mais très fun – ambiance Ile aux pirates, si vous voulez. Et c’est de la bande dessinée qui envoie du bois, avec une mise en scène énergique, des couleurs qui claquent, des décors insolites et grandioses…

Histoire du sieur de Montauban, capitaine flibustier (par lui-même)

Ce petit bouquin est publié par les éditions Anacharsis, les mêmes qui ont publié Pitman. Montauban était un flibustier de la fin des années 1690, qui raconte de manière très brève une expédition ordinaire qui tourne au désastre avec un navire qui explose lors d’un combat. C’est un texte très court, accompagné du double de longueur en paratexte : présentation du contexte et histoire du texte. Avis aux rôlistes : il n’y a pas beaucoup à se mettre sous la dent – bien moins que chez Pitman. Avis aux amateurs d’histoire(s) : ça reste très intéressant. J’y ai appris des trucs sur le business plan de la flibuste, les relations pas jolie jolie avec le commerce triangulaire, le goût de l’époque pour les récits de flibuste, etc. Pour les curieux.

Les aventures du capitaine Jack Aubrey, Patrick O’Brian

Selon moi, Master and Commander (le film avec Russel Crowe, Paul Bettany, par Peter Weir) est le meilleur film de bateaux à voile du monde. C’est adapté (assez fidèlement) d’une série de romans maritimes anglais très connus, les aventures de Jack Aubrey, qui se déroulent à l’époque des guerres napoléoniennes (les Français sont les méchants). J’ai lu les deux premiers, grâce à une réédition J’ai lu qui me lorgnait du coin de l’oeil chez Payot.

Le premier roman, Maître à bord, raconte comment le jeune lieutenant Aubrey se voit confier un petit sloop un peu lent, la Sophie, et un médecin-espion, le docteur Maturin. A bord de la Sophie, Aubrey accomplit des exploits en méditerranée occidentale. Le roman est formidable 450 pages d’aventures marines en mode réaliste, coups de canon, accidents de voilure, vie de l’équipage, etc, etc. Une mine d’infos marines, pour peu qu’on aime le vent et la voile, avec plein d’idées transposables pour des histoires de pirates.

Le deuxième roman, capitaine de vaisseau, est plus filandreux, avec Aubrey renvoyé à terre parce que la guerre est finie (elle va reprendre), histoires de coeur, de fric, intrigues politiques dans la navy, etc. Il y a heureusement des scènes de bateau, pas assez, et elles sont également formidables. La principale scène d’action arrive à la fin du roman et elle m’a laissé coi. 

J’ai acheté les romans 3 et 4 (le second volume – ce sont des livres contenant deux romans), je vous en dirai des nouvelles (Cecci a été étonnée de me voir avaler 1000 pages aussi vite)

Pavillon noir – le jeu de rôles – Renaud Maroy & al.

Ce jeu de rôles et ses suppléments propose de jouer des pirates de manière assez réaliste entre le 16ème et le début du 19ème siècle. Ma propre campagne est une reprise de la campagne des Cinq Soleils. Je n’ai pas grand-chose à dire sur le jeu lui-même, puisque les règles ne m’intéressent pas et qu’il en fourmille. Mais les suppléments (notamment sur la structure et le plan des bateaux), les notes historiques sur les armes, les canons, les techniques de combat naval, etc., sont très utiles à tout MJ voulant faire jouer à l’époque. J’aime particulièrement la tentative de catégoriser les types de bateaux (forcément incomplète, même à l’époque c’était le bazar…). La campagne des Cinq Soleils a pas mal de bonnes idées, des PNJs (et PJs) bien troussés, une insertion bien fiche dans la trame historique et une présentation super caffouillou où je ne retrouve jamais rien. J’aimerais bien que le tome 2 paraisse, sinon je vais devoir tout inventer.

Une vérité si délicate – John Le Carré

 

Je suis un vieux fan de John Le Carré et de ses romans d’espionnage bureaucratiques (les qualifier ainsi est bien mal leur rendre justice).

Celui-ci est un roman de sa seconde période, post guerre-froide, mettant en scène un politicien du New Labour, post Tony Blair, un fonctionnaire du Foreign Office naïf et un peu idiot, un jeune ambitieux et son mentor, qui a un petit quelque chose de George Smiley, with a twist.

C’est aussi une satire, une histoire pleine de plans tordus qui foirent et de gens qui essaient de dissimuler leurs erreurs, au prix parfois de la vie des autres. Pas un grand roman, mais très dense, passionnant, souvent drôle, souvent cruel. 

J’apprécie le fait que Le Carré aime ses personnages, même ceux dont il se moque. Il les traite avec une tendresse et une humanité qui me font plaisir.

Je rêve secrètement de pouvoir faire jouer un jour à « John Le Carré Role Playing Game », où les personnages (le personnage ?) serait un employé un Foreign Office, l’histoire se passerait dans une ambassade, sur plusieurs années, il faudrait aller dîner chez le concierge allemand, se rappeler dans quel placard le magnétophone est rangé, séduire la femme (mariée) de l’attaché culturel bulgare… Ce serait bien.

Onéguine — au TKM

Deuxième sortie cette année au TKM et deuxième réussite ! Onéguine est un spectacle expérimental, « d’après » Pouchkine, avec peu de gens sur scène et un casque audio sur les oreilles, plein de choses pour me déplaire (bon, il aurait aussi pu y avoir de la vidéo…), et malgré ces restrictions, j’ai beaucoup aimé.

Le concept du spectacle est en vérité très simple : les quatre acteurs et l’actrice (et pianiste) sur scène vous réciter le roman en vers Eugène Onéguine, de Pouchkine. Faire entendre l’essentiel du texte, tout simplement, sans en faire une pièce de théâtre, sans personnages clairement définis sur scène, sans jeu, avec un habillage sonore, un peu de piano, des bougies, trois accessoires. Comme ils ne lisent (ils connaissent les vers par coeur) ni ne déclament, mais parlent à voix souvent basse, murmurant parfois, on entend leur voix glissée dans nos oreilles grâce au casque audio, avec lequel la mise en scène joue parfois.

Ces deux heures de poésie sont une traversée, acteurs, actrice et public tous ensemble. Eugène quitte Petersbourg, part à la campagne, se lie avec le poète Lensky, rencontre Olga puis Tatiana, se bat en duel… Le texte est celui de la traduction d’André Markowicz, que je découvrais pour l’occasion. Octosyllabes rimés, en français, qui donnent une idée de l’écriture brillante de Pouchkine. 

Nous avons, Cecci et moi, une relation particulière avec Pouchkine, dont nous avons découvert l’oeuvre lors d’une conférence-concert au moulin d’Andé, il y a vingt ans de ça. Nous aimons ses nouvelles, son roman d’aventure, la fille du capitaine, et surtout Eugène Onéguine, un des meilleurs livres au monde, de tous les temps, un de mes textes préférés, un de ceux qui réconforte le coeur, qui donne foi en l’humanité et en l’amour. Si vous ne connaissez pas, je ne saurais pas le résumer parce que le résumé ne dirait rien de ce que c’est vraiment qu’Onéguine. Disons que ça parle d’un jeune noble éduqué, dans les années 1820, qui part à la campagne, et qui se trompe beaucoup. C’est surtout un livre qui a l’ambition de donner à la Russie une littérature, de dire voici qui nous sommes, voici nos vies, voici notre monde, et qui invente une langue pour dire tout cela. C’est un livre léger comme des bulles de champagne, et profond, et qui fait rire et pleurer et qui rend heureux. 

Et comme il n’est pas très long on comprend qu’il puisse venir l’idée à une troupe de l’apprendre par coeur et de le dire, en deux heures. Et là, pam !, deuxième chef d’oeuvre, la traduction d’André Markowicz est extraordinaire, une surprise et un émerveillement, je l’ai adorée.

Je parle à peine du spectacle, dans ces lignes, parce que le spectacle se met tout entier au service du texte, ce qui est sa grande humilité et sa grande réussite. Le poème prend vie et nous entraîne et on part à la campagne avec cet imbécile d’Eugène et on tombe amoureux de Tatiana…

Ci-dessous, un extrait de la traduction, pour vous donner une idée.

IV
Quand des orages de jeunesse
Pour Onéguine vint le temps,
Troubles espoirs, tendres tristesses,
Monsieur fut chassé promptement.
Mon Onéguine est libre, il vole :
Coiffé à la dernière école,
Vêtu comme un dandy, enfin
Il voit le monde, il en a faim.
C’est un français irréprochable
Qu’il employait dans tous les cas,
Dansait fort bien la mazurka
Et s’inclinait d’un air affable —
Chacun le dit, à ses façons,
Intelligent et bon garçon.

V
Nous avons tous acquis nos lettres
A la légère, à bouts fortuits ;
Il ne faut pas être grand prêtre
Chez nous pour avoir l’air instruit.
Evguéni, d’après la censure
De gens sérieux, à la dent dure,
Etait savant et vétilleux.
Il avait ce talent heureux,
Dans l’entretien, avec aisance,
D’avoir pour tout un argument
Mais de se taire gravement
Pour les affaires d’importance
Et les sourires féminins
Naissaient à ses bons-mots soudains.

Aventures dans les caraïbes – Henry Pitman

Il y a quelques années, avant de faire jouer des histoires de pirates, j’avais lu les hors la loi de l’Atlantique de Marcus Rediker, une approche marxiste (et intéressante) de la piraterie. Un des chapitres de ce livre est un compte rendu du mémoire de Henry Pitman, publié par les éditions Anacharsis.

Ce récit d’exil, d’aventures et d’évasions (qui a inspiré le fameux Capitaine Blood, de Sabatini) est un texte typique de l’époque (donc génial à lire), avec ses drames historiques, notations pratiques, considérations botaniques, actions de grâce à Dieu (le héros est un quaker, non-violent). C’est fascinant à lire, du début jusqu’à la fin, où notre héros/narrateur insère des pubs (!!!) pour ses produits pharmaceutiques.

L’édition est remarquable, avec une longue introduction de mise en contexte (qui fait une lecture très différente de celle de Rediker), des cartes, des notes passionnantes, etc.

Très joli livre pour les amateurs d’aventures marines et de pirates !

La soirée — le quatuor bocal, au Casino d’Orbe

L’écho du Bout-de-fa est le chœur d’hommes du village (fictif) de Bottoflens, dans le canton de Vaud (en Suisse, précision pour mes lecteurs et lectrices d’au-delà du Jura). C’est aujourd’hui la soirée célébrant le centième anniversaire de cette importante association locale, mais… drame.. entre les membres du chœur qui ont démissionné et ceux qui n’ont pas pu venir, ils ne sont plus que quatre à devoir animer la soirée.

La soirée est un spectacle musical qui se joue dans des grandes salles de village de la campagne vaudoise, exactement l’endroit où le centième anniversaire de l’écho, animé par le Quatuor Bocal : quatre chanteurs, qui se font pour l’occasion comédiens, danseurs, clowns… 

Le public, local, était mort de rire en découvrant la mise en scène de cette société locale, entre assemblées générales formelles et répétitions du mardi soir, relation de ces quatre types avec leurs épouses, sponsoring des entreprises du village, récit des concours de chant mythiques auxquels le chœur a participé au long de son histoire… J’avais moi même assez de références pour trouver tout cela super poilant.

D’autant que le spectacle, mêlant récit, scènes jouées, scènes burlesques et, bien sûr, chansons, a une écriture fine et ambitieuse. Les quatre zozos du quatuor bocal, sans donner l’air d’y toucher, montent un spectacle de salle polyvalente qui tient du théâtre et de la comédie musicale en plus du tour de chant. Ils incarnent tous les quatre des personnages émouvants, bien tenus, auxquels on s’attache au fur du déroulement désastreux de la soirée. La soirée fourmille d’astuces de mise en scène, de petites idées bien vues et de gags bien envoyés. L’exploit n’est pas mince, car sous ses dehors gaguesques, le récit mis en scène est en réalité une histoire triste et mélancolique : celle d’une sociabilité qui s’enfuit, de copains qui se disputent… C’est traité sans méchanceté ni nostalgie, en posant un regard moqueur tendre sur ces quatre types de la campagne vaudoise. La scène finale, montrant les quatre tenter de monter un chant « de la fête des vignerons » bien trop prétentieux, et trop compliqué pour eux, tout en s’engueulant, est un très beau moment mêlant comique et pathétique.

J’ai quelques (petites) réserves : je trouve le spectacle un peu trop long, les medley des chansons des années 70 et 80, même si souvent rigolos, cassent un peu le rythme. Et les gens riaient parfois tellement qu’on manquait des répliques (mais est-ce vraiment mauvais signe ?). Et j’ai chantonné toute la journée du lendemain leur reprise énorme de « I want to be in America » (de West Side Story).

Si vous voyez ce spectacle passer près de chez vous, ne le manquez pas !

Un roman de pirates – Sylvain Pattieu

On l’aura compris, je fais jouer en ce moment des histoires de pirates, donc je lis des livres de bateaux, de Caraïbes, de civilisations précolombiennes.. et de pirates. Et j’ai découvert ce roman dans notre bibliothèque. Et que celui qui a soif, vienne… est sous-titré un roman de pirates. Il a été écrit par un universitaire français dans la quarantaine qui a voulu faire un roman contenant tout ce qu’il aimait dans les histoires de pirates. Comme Sylvain Pattieu a à peu près mon âge, ma CSP, mes références, il a mis dans le roman à peu près les mêmes trucs que je veux mettre dans mes histoires de pirates de JdR, et c’est bien pratique pour le MJ.

J’ai lu Rediker, et le capitaine Johnson-Defoe, et les passagers du vent, et lui aussi (et ça se voit). Il a lu d’autres trucs pour nourrir son roman et il a la gentillesse de faire une annexe bibliographique commentée, ce qui m’a fait bien plaisir parce que ça donne d’autres idées de découvertes.

Donc, si vous avez de lire un roman avec : des esclaves qui se révoltent, des femmes déportées d’Angleterre vers les Indes, des zinzins religieux de toutes sortes, de nobles pirates, des abordages, un gouverneur maléfique, un poil de vaudou, des momies indiennes dans des niches, des tortures et quantité de bagarre et de sexe, et aussi plein de personnages avec un design de PJs, ce roman devrait vous plaire.

En ce qui me concerne, en le lisant, j’ai ressenti un effet troublant. Si j’avais eu envie de raconter une histoire de pirates, j’aurais sans doute lu à peu près la même biblio et écrit un livre très similaire à celui-ci. Ca fait aussi qu’en lisant ce roman, j’ai eu le sentiment de comprendre exactement comment il était fait. Je voyais les poutres de soutènement, l’architecture, les câbles de transmission, les ficelles, les coups de peinture bien faits, les trucs mal goupillés. J’étais plus avec l’auteur en train de faire son truc, qu’avec les personnages. Envie de lui dire : « ton truc à la Emmanuel Carrère, où tu parles de ta famille, au milieu du roman, c’est un peu bof. Et l’élision des articles… vraiment ? Sympa, le personnage d’Arjen, vraiment flippant. Oh, là, tu fais des phrases et tu t’écoutes écrire. Intéressant, ta manière de mettre en scène les esclaves, et le fait de construire un roman a-historique, ça c’est très malin… ». Drôle de feeling.

Que cela ne vous retienne pas de le lire : vous aurez une bonne dose de bateaux, de combats au sabre et de poudre !

Le conte d’hiver — au TKM

Le Conte d’hiver est une pièce de Shakespeare, tardive, qui m’a fait penser au Scapin de Molière en cela qu’elle mêle des thèmes familiers de l’auteur sans plus grand souci de réalisme d’intrigue (ni même de cohérence) mais qu’elle créé un pur objet de théâtre. 

Dans le premier acte, Leontes, roi de Bohème*, soupçonne sa femme de coucher avec son meilleur ami, le roi de Sicile. Il se monte toute une imagination d’insultes et de crimes contre lui, essaie de faire empoisonner son pote, fait enfermer sa femme. Tout le monde, même l’oracle d’Appolon, lui dit qu’il a tort, mais il s’obstine et fait toutes sortes d’horreurs. 

Et après ce début très sombre, on passe à une ambiance beaucoup plus comédie, avec le bébé abandonné de la reine recueillie par un paysan qui élève la jolie princesse, dont le prince de Sicile tombe amoureux. Déguisements, quiproquos, pastorale, danses, chansons, clowns, et à la fin tout le monde se retrouve et s’embrasse.

La mise en scène de l’agence de voyages imaginaires est d’après Shakespeare, ça veut dire qu’ils ont trituré le texte et l’objet de la pièce, ce qui peut présager du pire comme du meilleur. Là, on était du côté du meilleur.

La compagnie monte cette pièce depuis vingt ans (!!!). C’est drôle, chatoyant, musical, bourré d’idées. Les acteurs sont excellents, jouant chacun une poignée de rôles, passant de l’un à l’autre avec une perruque, une paire de lunettes… L’histoire et sa métahistoire sont présentes, on les voit se déguiser, se maquiller, bouger les décors, tout en restant dans le récit. On s’inquiète pour la reine Hermione, on rit de voir le fripon berner le berger, on a peur de la folie du roi…

J’ai aimé les costumes flashy, les grandes couronnes des rois, la musique sur scène jouée par les acteurs, le prince et la princesse déguisés à la fois ridicules et touchants, les chansons en italien de l’escroc, les personnages transformés en marionnettes à la fin quand on n’a plus trop le temps de raconter les retrouvailles, les maquettes de bateau, la mise en scène de l’ours.

C’est du théâtre comme j’adore : n’oubliant jamais qu’il est du théâtre, un moment de jeu et de joie, où on croit aux histoires sans oublier que ce sont des histoires. Où la magie est présente. Merci à l’agence de voyages imaginaires pour cette belle création et cette grâce !

Une petite vidéo de bande annonce, qui donne une idée de la mise en scène, mais juste une idée.

* Après m’être documenté sur la pièce, je me rends compte que la compagnie a inversé les deux royaumes.

ACT IV

SCENE I:

Enter Time, the Chorus

Time

I, that please some, try all, both joy and terror
Of good and bad, that makes and unfolds error,
Now take upon me, in the name of Time,
To use my wings. Impute it not a crime
To me or my swift passage, that I slide
O’er sixteen years and leave the growth untried
Of that wide gap, since it is in my power
To o’erthrow law and in one self-born hour
To plant and o’erwhelm custom. Let me pass
The same I am, ere ancient’st order was
Or what is now received