
Puisqu’on parle de Priest (voir le billet précédent)…
Je viens de finir la fontaine pétrifiante, un roman un peu ancien de l’auteur, qui m’avait été recommandé par Sébastien Guillot.
L’histoire (pour peu qu’il y en ait une) est quasiment inracontable, sinon ainsi : un jeune homme un peu paumé (sortant d’une rupture) s’isole dans un cottage pour y faire du bricolage et décide de faire le point en écrivant une sorte d’autobiographie à usage personnel. Mais il se rend rapidement compte que pour écrire la vérité sur ce qui le concerne, il est obligé de recourir aux artifices de la fiction et d’un monde imaginaire, l’archipel du rêve (oui, le même que celui du recueil du même nom, ma prochaine lecture de Priest). Et le roman va nous mener de cet homme qui écrit au même homme, embarqué sur une croisière dans l’archipel du rêve…
Ce livre est une fascinante récrit sur l’écriture, la rêverie, les mondes imaginaires, la façon dont ils nous soutiennent. Il est évidemment autobiographique et évidemment faux. Il décrit des comportements névrotiques dans lesquels je me reconnais parfaitement (la relation de l’auteur et de son manuscrit…), comprend des passages très doux, très beaux, dans l’archipel du rêve, quand les bateaux glissent le long des îles et sont parfois illuminés par les lumières des ports, et aussi quelques bavardages et pensées solipsistes un peu ennuyeuses.
C’est un roman labyrinthe, plein de reflets de reflets, d’illusions nées d’illusions. La fiction s’invite dans le monde réel, tout naturellement, puisqu’il n’y a pas de fiction, juste des voies différentes pour dire la vérité. Je m’y suis perdu à mon tour, je n’ai pas cherché à comprendre, j’y étais bien.
Auteur/autrice : Le pendu
Le Prestige
Hier soir, nous sommes allés voir le Prestige, d’après le remarquable roman de Christopher Priest.
En quelques mots, l’histoire raconte la rivalité violente entre deux prestidigitateurs (Angier et Borden) dans l’Angleterre du XIXème siècle, autour notamment d’un étonnant tour de téléportation, « l’Homme Transporté ».
J’avais adoré le roman, un vertige tout à fait Priestien sur la dualité des points de vue, sur la magie et l’illusion, avec un élément science-fictif tout à fait fascinant, et je doutais un peu de la possibilité de l’adapter finement au cinéma. Mais la transposition à l’écran m’a tout à fait convaincu.

Le scénario, notamment, est finement écrit. Retenant l’esprit du roman et beaucoup de ses situations fortes, il élague l’intrigue (oubliés, les passages au 20ème siècle) et en fait une histoire de cinéma (ce que ne faisait pas, selon moi, le scénario du Seigneur des Anneaux). Il ne s’agit pas d’une adaptation pour les fans, mais de la création d’un véritable film, et tant mieux. Je connaissais naturellement les principales astuces de l’histoire, mais je ne me suis pas ennuyé un instant, tant la construction narrative est intéressante.
Les acteurs incarnent avec une grande force les personnages, les font vivre, rendent crédible l’étrange combat qui les anime. J’aime notamment beaucoup les prestations des deux acteurs principaux (Christian Bale et Hugh Jackman), ainsi que celle, étonnante, de David Bowie. Je les aime d’autant plus que ce n’est pas les acteurs qui m’ont séduit mais vraiment les personnages.
La mise en scène ménage quelques très belles trouvailles (les ampoules, la boîte) et réussit cette gageure de filmer les tours de prestidigitation de manière dramatique et intéressante.
Bref, on comprendra que j’ai beaucoup aimé.

Maintenant, ce très bon film (bons acteurs, bonne histoire, bonne réalisation) n’est pas un chef d’oeuvre. Non pas à cause de ses quelques défauts, mais plutôt par manque de coup de génie cinématographique. Le sujet du Prestige (l’illusion, le prestige justement…) est un merveilleux sujet de cinéma et il manque un peu de folie à ce beau film pour que nous soyons pleinement soufflés et illusionnés…
Photos © Warner Bros. France
Rouge Brésil – JC Rufin

L’avantage de devoir se documenter sur un sujet, c’est qu’on peut lire toutes sortes de bouquins (même mauvais) sous prétexte de s’enrichir sur le sujet d’intérêt du moment.
Par exemple, en ce moment, puisque nous jouons du jeu de rôle se déroulant durant les guerres de religion, j’ai emprunté sans scrupules Rouge Brésil, de JC Rufin, à ma maman, qui se rajoute à ma longue liste de lectures « pour trouver des idées de scénarios ».
De ce point de vue là, la lecture est un succès. Rouge Brésil est plein de « portraits tracés sur le vif » et de situations romanesques intéressantes. Je rêve d’en faire une petite série de scénarios.
De quoi est-il question? Le roman raconte la (tentative de) colonisation française du Brésil. Un échec flamboyant, à la mesure des moyens investis. Une histoire séduisante, aussi, pour les amateurs d’uchronies (et si les portugais n’avaient pas pris Fort Coligny? Rio de Janeiro se serait-elle appellée Genèbre ou Henryville?). Expéditions en bateau, famines, rencontres avec les trafiquants, les indiens, intrigues politiques, confrontations religieuses… Un beau résumé du « second seizième siècle », celui où les idées nouvelles virent aux idéologies (il y a notamment un tour de force : une très bonne présentation, concise, exacte et compréhensible, des divergences de foi entre catholiques et calvinistes). L’histoire est vue par les yeux de deux jeunes gens, Just et Colombe, qui vont naturellement nous présenter des points de vue différents et opposés sur ces tragiques évènements.
L’affaire est bien menée, le roman est sans longueurs et se lit aisément. De nombreux chapitres paraissent presque déjà écrits pour le cinéma et offrent un point de vue très « visuel ». Il y a de l’action, des complots, de l’humour, en veux-tu, en voilà.
J’ai beaucoup d’affection pour le personnage de Villegaignon, chevalier de Malte, humaniste encore plongé dans le moyen âge et chef tonitruant de l’expédition. C’est le personnage le plus attachant de tous, et j’avoue être un peu déçu par son retournement psychologique final. Mais c’est du détail.

Le roman contient aussi quelques scènes d’une grande poésie, je pense notamment à la scène de la rencontre de Colombe avec les Indiens, que j’ai trouvée très belle et qui forme, je le sens, le coeur émotionnel du livre, l’axe autour duquel il tourne.
Quelques points moins flatteurs, maintenant. Je trouve l’auteur un peu roublard: il prend avec cette affaire un point de vue distancé, utilise pas mal de « trucs » de romancier, comme pour permettre au public lettré et au Jury Goncourt de bien voir la fable derrière le roman d’aventures, de bien distinguer qu’il s’agit d’un livre sérieux et non pas d’un divertissement. J’en prends pour témoin de nombreuses remarques ironiques posées sur les personnages secondaires, invitant le lecteur à sourire d’eux depuis son fauteuil pendant qu’eux survivent tant bien que mal dans la jungle. Stevenson n’aurait pas fait ça. On n’est pas dans l’aventure, on est invités à rester prudemment dehors. Ben oui, monsieur, c’est quand même de la littérature.

Les gravures sont extraites d’un compte-rendu d’expédition de l’époque, mais je ne sais plus si c’est celui de Jean de Léry ou celui de Thévet. Et je me demande si elles ont été dessinées « d’après le naturel » ou d’après des descriptions…
Utopiales 2006 à Nantes
Nous voici donc de retour d’une expédition nantaise, au festival des utopiales. Nous y sommes restés le vendredi et le samedi, le temps de bien s’imprégner de l’atmosphère.
Loin de moi l’idée de faire un compte-rendu exhaustif d’un séjour qui fut assez riche. Notons que:
- Il faisait très beau, avec un ciel très bleu, un air froid et pur. Ce fut un plaisir de se promener dans le jardin des plantes, au pied de la cathédrale, et d’aller acheter du thé dans le joli salon de thé non loin.
- Le festival est toujours aussi riche (apparemment) et impressionnant. Toute ces grandes salles pour la SF en France ! Boudiou ! Les auteurs étrangers avec lesquels j’ai discuté étaient drôlement impressionés et je les comprends.
- Côté auteurs, d’ailleurs, j’ai eu le sentiment d’être fort bien accueilli par les gens du NIFF qui prenaient en charge l’organisation artistique. Hôtel agréable, planning clair, sentiment très net de n’être pas abandonné à soi-même (merci Violaine et Olivier). Et c’était vraiment drôle de retrouver partout à l’organisation des suisses de Neuchatel.
- Le bar était ouvert au public… Grand progrès ! Certes, toujours aussi enfumé, mais tellement plus convivial !
- Le petit « salon du livre » SF était très bien achalandé, les dédicaces bien organisées, les libraires très gentils. Malgré toutes nos fermes résolutions, j’ai fait quelques emplètes : la fontaine pétrifiante (Priest), Aztechs (Shepard), Bifrost 44 (par narcissisme, sans doute), le vent dans les saules (déjà lu, mais l’édition était si jolie…).
- Le recueil Utopiae (distribué aux invités à l’entrée) est un bon recueil de nouvelles éclectiques. Sur les 10, 5 sont vraiment intéressantes (la japonaise, la serbe, la bulgare, la basque et celle d’Ursula le Guin). Les autres sont incompréhensibles ou oubliables (à mon goût). Un score tout à fait honorable.
- Je discerne toujours dans ce genre de salon une tendance un peu prétentieuse du monde de la SF, un goût un peu mélancolique à contempler son histoire. Tout ça ne m’intéresse pas beaucoup, mais ne me gêne pas non plus. Je m’y sens un peu étranger. Les tables rondes ne me convainquent pas beaucoup, mais elles avaient du public et j’ose supposer que ce n’était pas seulement parce qu’il y avait des fauteuils confortables et que c’était en plein milieu de la grande salle.
- Quelques animations chouettes : expos d’affiches et sur les voitures volantes. Installations avec extraterrestres. Robots rigolos et agaçants.
- Le match de Chess Boxing ! Le concept est limite absurde, mais le fait de voir apparaître sur scène un rêve de Bilal et la conviction des combattants et commentateurs m’ont beaucoup amusé. C’était un très bel évènement !
- Et surtout, le plus grand plaisir du salon, le fait de pouvoir faire connaissance et bavarder plus ou moins longtemps avec tout plein de gens gentils, sympathiques et intéressants. Lucius Shepard, Javier Negrete, Mélanie Fazi, KJ Bishop, Ayerdhal, JC Dunyach, Norman Spinrad, Michel Pagel, Patrick Gyger, Fabrice Colin, Xavier Mauméjean, Matthieu Walraet, les noospheriens réunis, et tous les aimables lecteurs venus bavarder un peu et m’écouter dans ma tentative de lecture…
- Et envie de lire plein de livres achetés ou vus là-bas. J’ai bientôt fini la Fontaine pétrifiante, de Priest, j’en reparlerai.
Les photos du chess boxing sont (c) rené-marc dohlen (je ne mets pas de majuscules, à cause du Goût de l’immortalité)
Les lumières du faubourg
Hier soir, c’était à mon tour de choisir le film et, sur une impulsion et sur le bon souvenir de l’homme sans passé nous sommes allés voir Les lumières du faubourd.
Sur le papier, l’histoire est assez glauque : un vigile, au caractère assez rude, à l’intelligence réduite et au regard de bon chien se retrouve manipulé par des gangsters pour se faire accuser d’un cambriolage. Tout cela dans les nuits finlandaises, la ville d’Helsinki (qui me paraît fort laide), au milieu de gens pas très gentils et peu causants.
Mais chez Kaurismaki, l’intérêt n’est pas là. Tout ce qui pourrait paraître laid, minable, foireux, le réalisateur le film avec beaucoup de poésie et d’humour. Les grues, les bars glauques, les arrière-cours, les interminables crépuscules finlandais gagnent ainsi une beauté paradoxale qui me touche beaucoup. Les couleurs du film sont chaudes, vibrantes, les angles souvent arrondis, les décors un peu étranges, un peu décalés et les personnages ont tous des têtes étonnantes, bizarres, belles dans leur bizarrerie.
Et ainsi, j’ai passé 1h20 (vivent les films courts!) en compagnie de ce drôle de type amoureux qu’est le vigile Koistinen.
Moi, Feuerbach, au Sudden Théâtre

Au petit théâtre derrière chez nous, ils jouent en ce moment « Moi, Feuerbach », de Tankred Dorst, pièce pour trois acteurs (et un chien), d’un auteur allemand contemporain.
Argument de la pièce (comme on dit): »Sur scène, un comédien, Feuerbach, convoqué pour passer une audition, ignore pour quelle pièce et quel rôle. En un laps de temps très court il devra convaincre. Vertigineux plongeon dans l’inconnu. Situation d’autant plus difficile, qu’il n’a pas travaillé depuis sept ans, et qu’un acteur sans rôle croit n’être personne. En attendant le metteur en scène, Feuerbach se retrouve face à un assistant qui ne le connaît pas, jeune homme sans complexes et sans états d’âme, sans références passéistes et pour qui le théâtre n’est qu’une occupation comme une autre. Face à cette agression, Feuerbach se battra pour son identité, son équilibre, pour sa vie même. »
Mes goûts en matière de théâtre me portent plutôt vers les classiques. Et le sujet de la pièce, le côté un peu expérimental du truc, n’avaient pas grand chose pour me séduire.
Bien à tort !
La pièce est en vérité très intéressante, souvent drôle, la mise en scène utilise habilement le petit espace du « Sudden Théâtre » (petit, mais avec un grande scène, très profonde), les acteurs (notamment Yann Bonny) ont beaucoup de pêche et de talent. Cette pièce, un quasi monologue, est un tour de force, avec des passages tristes, drôles, ridicules, souvent très physiques.
Un grand bravo en particulier pour les éclairages, particulièrement réussi, notamment dans le magnifique épisode de la danse.
Il campiello à la Comédie Francaise
Dimanche après-midi, nous sommes allé profiter des billets de dernière minute de la comédie-francaise, une bonne occasion pour aller voir de l’excellent théâtre pour moins cher qu’une place de cinéma.
La pièce était Il campiello, de Goldoni. J’ai adoré. J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai été bouleversé par des visions, des images. Le théâtre ouvre pour moi des portes vers des mondes de rêve extraordinaires et là encore, ça a été le cas.
Pourtant, Il campiello n’invite de prime abord pas à rêver. Il y est question d’une petite place (le campiello du titre) à Venise, autour de laquelle vivent de pauvres gens, essentiellement des femmes, des vieilles et laides, des jeunes et jolies. Viennent aussi les fiancés de ces dames, un gamin qui vit de débrouille et un marchand de rubans macho. C’est carnaval, il fait froid – aucun masque sur scène, les gens sont trop pauvres pour jouer à ça.. Petites intrigues entre voisins. On bavarde, on crie (ils sont italiens, quand même!), on se chamaille, on s’insulte, on se bat, pour les plus meilleures et les plus mauvaises raisons du monde.
Le Chevalier, un homme (apparemment) riche et élégant s’installe à l’auberge voisine et observe tout ce petit monde, se mêle de leurs affaires, tente de plaire à tout le monde et de séduire toutes les dames… Il aime l’allégresse, c’est son mot. Il aime quand les gens sont heureux, quand on joue de la musique et quand on danse.
Voilà, c’est tout. Il n’y a pas vraiment d’intrigue, on va voir vivre tous ces gens, ces gens pauvres, bêtes, plus ou moins honnêtes. On crie, on joue, on se chamaille. On se fiance, on se marie, on se dispute. Il y aura de la musique et des danses, et la neige qui tombe sur le campiello. Et à la fin, le carnaval se finit, le Chevalier quitte Venise pour retourner en son pays. Adieu Venise, adieu.
Pas de rêve dans cette histoire, non. Pas d’histoire, d’ailleurs. Mais tout un monde qui naît, qui vit sous nos yeux, la Venise des petites gens, aimée de Goldoni, le souvenir, le rêve de cette Venise, un ailleurs, un autrefois enchanté qui nous aide à vivre. Des lumières dans l’auberge, le bruit d’un bon repas, un instant de danse, un instant de musique, comme dans des tableaux de Brueghel.
La vie, tragique, absurde, heureuse parfois. Et belle.
Merci aux acteurs, décorateurs, musiciens, techniciens, qui ont permis ces instants miraculeux. Merci à Jacques Lassalle, qui fait de si belles mises en scène. Merci, merci.
Melanie Fazi – Serpentine
Je viens de finir le recueil Serpentine, de Mélanie Fazi, publié aux éditions de l’Oxymore [1].
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de recueil de nouvelles fantastiques. J’ai retrouvé le plaisir tout particulier de me plonger dans des textes soignés, qui posent une ambiance, une impression, et la suggestion de quelque chose d’étrange, ou noir, ou effrayant. Des petits dérapages de la réalité…
Ici, nous avons dix textes, tous relativement courts. Voyons ce qu’ils ont de commun, ce qui fait l’unité du recueil.
Tous les textes, déjà, évoquent un fantastique subtil. Pas de gore, pas de mythologies d’être étranges… Le surnarturel est le plus souvent dans les yeux du narrateur ou du personnage principal. Ces tatouages dont on parle sont-ils vraiment « magiques »? Cette mère éplorée ne déraisonne-t-elle pas quand elle dit que l’arbre a avalé ses enfants?

Les personnages de Mélanie Fazi rêvent beaucoup et se racontent des histoires, entre eux ou à eux-mêmes. Ils vivent dans notre monde contemporain, ils sont tatoueur, fan de rock gothique, peintre mal en mal d’inspiration, adolescente en fugue, tenancière de restaurant grec. Vous pourriez les croiser, et c’est ce qui fait leur charme. L’écriture est charnelle, toute en sensations, douleurs, blessures, parfums d’herbes et de vin, écorce, caresse…
Un point intéressant est que quasiment aucun de ces textes ne comporte vraiment « d’action ». Il s’agit plutôt de petits tableaux, très fins, très délicats, qui dépeignent les étranges situations dans lesquels sont plongés les personnages [2]. Les texte les plus réussis de Mélanie Fazi sont des portes ouvertes; ils m’ont fait l’effet de la musique, des paroles des chansons que vous aimez. L’auteur vous emmène avec talent dans un autre monde, une autre vie, et offre un support à votre imagination. A vous de voir comme l’affaire se termine… Et c’est tant mieux. Rien de clos, rien de fermé.
L’imagination s’envole à chaque fois, sur rêves du cendre (délire pyromane, je repense à la chanson de Noir Désir), sur nous reprendre à la route, sur le passeur ou sur Matilda (très touchante évocation d’un concert de rock).
Cette capacité d’évocation est la plus grande force de ce recueil.
Les nouvelles de Mélanie Fazi m’ont donné envie de relire les textes de Serena Gentilhomme et croyez-moi, ce n’est pas un mince hommage.
[1] les éditions de l’Oxymore ayant malheureusement mis la clef sous la porte, le livre est désormais épuisé. Je crois savoir toutefois qu’on peut encore le trouver à la librairie Scylla, et que l’auteure disposerait de quelques exemplaires chez elle (http://www.melaniefazi.net).
[2] Les quelques textes comprenant une « histoire » sont d’ailleurs pour moi les moins convainquants (Mémoire des herbes aromatiques, Ghost Town Blues)
Montalbán – Ou César, ou rien
Ou César, ou rien est un roman historique de Manuel Vasquez Montalbán, auteur catalan dont je connaissais de réputation les romans policiers mais dont je n’avais jamais rien lu.
Ou César, ou rien raconte en 400 pages bien denses la saga de la famille Borgia. Au programme : assassinats, simonie, grands personnages de l’église, sang et sexe. Le vice est un bon programme pour attirer le lecteur, mais on peut craindre le pire d’un roman avec une telle accroche.
Ecrire un roman historique littérairement intéressant me paraît être un défi. Pourquoi écrire sur les temps passés? Quel intérêt d’évoquer des temps disparus? A part le goût de l’exotisme, un certain conservatisme et la perspective de vendre une saga en 10 volumes, bien sûr…
Montalbán a tenté de relever ce défi en faisant des choix assez violents: narration très fluide, au présent de l’indicatif. Dialogues enlevés, presque théâtraux. Enchaînement des scènes très rapide (les transitions sont expédiées). Aucune date, peu de repères de lieu. Les personnages parlent comme des gens du 20ème siècle. Tout cela au risque d’une certaine confusion.
Il faut s’accrocher pour suivre, ça depote !
Portrait de César Borgia, dit « le Valentinois » (il a été nommé duc de Valentinois par le roi de France Louis XII)
Et le propos du roman? J’ai l’impression que Montalban a voulu mettre en scène une époque de transition, ou tout paraissait possible. Une époque très fertile, intellectuellement et politiquement. Une époque extrêmement violente aussi. Incertaine. Ou seuls les grands fauves cruels paraissent pouvoir s’en sortir.
Le roman est surtout un portrait de groupe, le portrait d’une famille incroyablement ambitieuse d’origine catalane (comme l’auteur). C’est par ses personnages, dans leurs relations, leurs non-dits, leurs ambitions, que le roman est le plus réussi. Le pape Alexandre VI, Lucrèce, Sancha de Naples, Miquel de Corella, Joan et Jofré, Savonarole, Machiavel et surtout César Borgia sont les acteurs de cette histoire. Le César Borgia de Montalban est un très beau personnage, homme secret, violent, décidé, craint de tous, dont la devise infiniment orgueilleuse donne le titre du roman.
C’est cet homme libre, fascinant, qui mesure tout à l’aune de l’homme, à l’aune de lui-même, qui est le pivot de cette histoire.
Au registre des défauts, le traitement de certains personnages secondaires (Machiavel, Thérèse d’Avila…) : ils ont tendance, dans des dialogues un peu artificiels, à faire un exposé en deux pages de leurs théories, à un niveau un peu cliché.
Mais tout cela ne doit pas masquer les qualités d’un roman, certes inégal, mais attachant par ses personnages « bigger than life ».
Aut Cesar, aut nihil !
Nausicaa
Nous avions finalement renoncé à aller voir « Pirates des Caraïbes 2 », suivant en cela les conseils de l’autre Alex. Et nous sommes allés voir Nausicaa. Je l’avais déjà regardé avec avec tout un groupe d’amis, sur un petit écran lors d’une soirée où on ne savait pas quoi faire. Et certes, j’avais été séduit, mais pas tant que ça. Je trouvais l’histoire affreusement compliquée, le dessin un peu confus. Normal, je le sais maintenant : c’est un film de cinéma. Avec de grandes images et une grande histoire faites pour être vues en grand.

Nausicaa est un très beau film, un des meilleurs de son auteur. Je ne vais revenir sur l’histoire, les aventures du studio Ghibli, le rapport avec le manga, les thèses écolo, beaucoup (par exemple ici…) racontent tout ça mieux que moi. Je vais plutôt parler de ce que j’aime chez Miyazaki.
Chaque fois que je vais voir un de ses films, notamment au cinéma, je suis captivé comme un gamin. J’accroche à l’histoire, j’ai cette délicieuse certitude littéraire de savoir qu’il va se passer des centaines de choses palpitantes, que je vais voir des personnages intéressants prendre des décisions intéressantes…
Pour moi, une des grandes limites de la forme cinématographique est la pauvreté narrative : que peut-on bien raconter pendant deux heures? A peu près le contenu d’une nouvelle, le plus souvent. Chez Miyazaki (et chez d’autres auteurs, trop rares), je trouve le contenu d’un roman.
Dans ses films, les rebondissements me surprennent, les clichés sont esquivés ou contournés avec élégance, les personnages « méchants » sont finalement humains, les armes invincibles venues du passé tombent parfois en panne, des personnages sympathiques peuvent mourir tout soudain et quand tout se termine, tout n’est pas parfaitement résolu, loin de là.
Que c’est bon de voir des personnages ne pas se comporter comme des imbéciles à cause de conventions scénaristiques : de voir des stormtroopers (ou assimilés) NE PAS se jeter par centaines contre un ennemi invincible, mais plutôt choisir de fuir… De voir un méchant s’en tirer vivant à la fin. De voir la découverte scientifique qui peut changer le monde ne pas changer le monde en cinq minutes (et n’être pas comprise)… (ceux qui ont vu Nausicaa comprendront)
Dans les mondes imaginaires de Myazaki, les hommes restent des hommes et ne deviennent pas des pantins stupides. Ce sont donc des mondes auxquels je peux croire, dans lesquels je peux rester à vivre après la fin du film, dans lesquels je suis heureux de retourner.
[Illustration : © Buena Vista International]



