Les barbares / Gorki – Lacascade

Je fixe quelques mots pour garder une trace de l’excellente pièce que nous avons vue dimanche après-midi, au théâtre de la colline. Les barbares, pièce adaptée d’après Gorki. C’était la dernière. Du théâtre russe comme j’aime : une petite ville de province, pourrie et misérable, avec son lot de petites histoires d’amour, de rancoeurs et de haines. Deux ingénieurs arrivent (avec famille) pour travailler sur l’installation du chemin de fer. Deux mondes se rencontrent, se percutent, s’usent l’un l’autre, se mêlent…
La pièce fait fortement penser à Platonov – pour le côté histoire chorale/sociale à intrigues multiples, ainsi qu’au fabuleux Révizor de Gogol, pour l’affaire de l’étranger qui arrive dans une petite ville et qui bouleverse tout (et aussi à la Forêt et à la Cerisaie…),. Mais la pièce de Gorki est plus tardive, et bien qu’elle reprenne ces thématiques, on voit qu’elles sont traitées à l’aube de la Révolution…

Au coeur de l’action, de fabuleux dialogues, âpres, vrais, enchâssés les uns dans les autres, entre des personnages tous en tension, souffrant et cherchant, qui se rencontrent et se perdent. Tout le monde parle en même temps, la tête tourne, on gagne une sorte d’ivresse à voir se déployer et se briser toutes ces vies. Dans l’ensemble des intrigues individuelles, j’aime tout particulièrement l’histoire de Igor Tcherkoum, l’ingénieur idéaliste et violent, qui cherche à ouvrir des routes de fer dans une société qu’il voit comme un cadavre pourrissant. Et son enthousiasme ira s’usant, s’usant, confronté à la ville, au monde, à des gens qu’il déteste, qu’il comprend…

Sur un plateau immense, dans un décor plein de lumières rasantes, le corps des acteurs est mis en valeur, souligné – muscles, bras et jambes… Corps collectif (quand le groupe d’habitants de la ville, véritable masse humaine, accueille les ingénieurs), corps individuels (le gros Gricha, la fine et souple Pavline, le mendiant tout sec, la délicatesse absente de Nadejda…). C’est un théâtre vivant, vibrant, avec de la musique, une fanfare, des danses, des gestes théâtraux superbes (quand Lydia plante les fleurs devant Anna…), des images fantastiques (la petite sauvageonne sur les épaules de Gricha, le maire posant le pied sur la main de son subordonné, le mendiant perché en haut de sa barrière…). De nombreux moments m’ont bouleversé, jusqu’à me serrer la gorge. Moments de déchirure, de solitude, d’abandon, d’ivresse. Toute la vie y passe, y bouillonne, dans une grande douleur. Est-ce que Gorki déteste l’humanité, pour montrer des personnages aussi bêtes, aussi souffrants? Ou bien est-ce que, au contraire, il éprouve pour elle un amour infini?
Aucune prétention, aucune tendance à l’intellectualisme : les barbares est une pièce qui se comprend immédiatement, qui saute à la gorge, dans toute sa violence. Et la troupe l’a merveilleusement rendue.

Evolution, de Stephen Baxter – Une saga familiale

On connaît les sagas familiales, les livres qui racontent la destinée d’une famille sur quelques générations (le meilleur, dans le genre : cent ans de solitude, de Garcia Marquez). Baxter, cherchant sans doute le succès commercial attaché à ce genre de littérature, a pondu une saga de famille à son tour. Mais c’est un auteur de SF : il a donc choisi de raconter la saga de l’humanité, depuis Purgatorius (une sorte de rat, notre plus lointain ancêtre direct identifié) jusqu’à la fin de la terre et la disparition de notre dernier descendant. Rien que ça.

Et alors, comme s’en sort-il? Plutôt bien, en vérité.

Baxter fait fonctionner son livre sous forme de gros chapitres, chacun situé à une époque donnée, chapitres égrainés dans le temps. Dans chacun de ces chapitres, on découvre un héros (plus ou moins intelligent, généralement moins que plus) et sa lutte pour la vie. Les enjeux narratifs sont d’ailleurs très similaires d’un chapitre à l’autre : 1) le héros ne veut pas mourir mangé par une grosse sale bête. 2) le héros veut trouver quelque chose à se mettre dans son ventre de petit primate stupide. Mais l’intérêt n’est pas là : Baxter a mis tout son talent à l’oeuvre pour nous tracer le portrait de ces ancêtres et de leur environnement. Et chacune des époques, chacune des terres que nous visitons, paraît être un autre monde, une de ces planètes étrangères que la SF adore. Préparez-vous donc à un voyage dépaysant !

Au cours de digressions un peu verniennes, l’auteur explique le pourquoi et le comment des paysages et des formes de vie observées, appelant à la rescousse aussi les mécanismes de l’évolution que la climatologie ou la dérive des continents. Mais attention, ce livre (même s’il est riche d’informations et m’a appris beaucoup de choses) ne prétend pas être un essai scientifique. Au contraire, en s’appuyant sur les connaissances scientifiques contemporaines, Baxter tente de donner une vision vivante et pleine d’émotions de toute cette lignée de primates venus et à venir dont nous faisons partie. Et là où la connaissance scientifique manque, l’auteur n’hésite pas, en bon romancier, à faire appel à son imagination…

Alors certes le livre est long, certains passages étaient peut-être superflus (pas tant que ça, à mon goût) mais l’ampleur du propos est extraordinaire, le traitement souvent habile et les échelles temporelles sur lesquelles se déroule l’action donnent le vertige, un peu d’ailleurs comme dans la machine à voyager dans le temps, de Wells (auquel Evolution rend hommage).

Un livre impressionnant. Waow.

Pour plus de détails sur ce roman, voir par exemple ces critiques, au risque de lire quelques spoilers…

http://www.yozone.fr/article.php3?id_article=1459

http://www.noosfere.com/Icarus/Livres/niourf.asp?numlivre=2146560906

Lectures 2006

Comme l’an dernier, je reviens rapidement sur mes lectures de 2006. En voici la liste non exhaustives, suivie de quelques impressions personnelles.

[JdR] Te Deum pour un massacre, J.P. Jaworski

Comme nous jouons encore assez régulièrement, je lis un petit peu de la production rôlistique. Te Deum pour un massacre est un Jdr historique qui propose de jouer durant les guerres de religion. Le jeu est si habilement présenté et tellement bien fait qu’il m’a donné envie, à la lecture, de commencer une campagne d’aventures dans la France de Charles IX et de Henri III. C’est sans doute là le principal signe d’une bonne écriture pour le jeu de rôle: donner envie de jouer en facilitant la vie du MJ. Ce jeu contient notamment une excellente synthèse historique, riche et point trop obscure, et un très intéressant opuscule sur la vie quotidienne au 16ème siècle, des classes sociales aux divertissements, en passant par les questions d’habillement, de logement, les noms des danses… Un peu comme le travail présenté ici, en plus riche et plus détaillé.

Bref, en jeu de rôle, cette année aura été l’année Te Deum. Ma campagne a commencé en 1559 et nous sommes maintenant en 1565, beaucoup de guerres et d’aventures ont déjà eu lieu. Mes lectures « Renaissance » donneront une idée des endroits vers lesquels ma campagne s’orientera…

Le siège de Sancerre, Jean de Léry

Un livre de 1573, lu sur version imprimée, téléchargée sur Gallica. Témoignage étonnant sur le siège de Sancerre, ville protestante, par les troupes du roi Charles IX. Le livre est écrit avec une certaine objectivité par un pasteur coincé à l’intérieur de la ville et son ton très vivant, très reportage, en fait un témoignage exceptionnel. Il observe comment le siège est préparé, les effets des bombardements, de la faim (le siège durera 8 mois, les gens iront jusqu’à manger le parchemin recuit des livres…). Raconte des scènes d’horreur, les moments de louange et des passages absurdes, voire franchement comiques… Tout le contraire du fantasme hollywoodien et de l’heroic fantasy. Les deux armées font des erreurs tout le temps, le combat lui-même n’est qu’un immense malentendu, les plans soigneusement échafaudés foirent les uns après les autres… Une lecture fascinante. Et bien sûr une fabuleuse aide de jeu pour Te Deum.

Moby Dick, Herman Melville

Après plus d’un an de lecture (à haute voix) nous avons fini ce monument. Un livre énorme, fascinant, étonnant, tout comme son sujet. Melville a écrit le roman total sur la baleine, rien d’autre ne pourra être écrit derrière qui n’y fera pas référence. Ce livre extraordinaire emprunte tous les tons, tous les styles (roman, théâtre, encyclopédie, sermon religieux, histoire fantastique…). L’anecdote en est très simple (Achab, qui est fou, pourchasse la baleine blanche sur toutes les mers du globe), l’action avance lentement, les scènes splendides sont nombreuses, les longs délires le sont aussi. Une lecture extraordinaire.

[BD] Journal d’un Album, Dupuy & Berberian

Un album anecdotique, narcissique et sans intérêt, mauvais cru de la BD qui se regarde le nombril.

Sixième colonne, R.A.Heinlein

Cadeau de Sébastien Guillot, un roman « pour la jeunesse », assez amusant, dont le principal intérêt est de préfigurer presque entièrement l’intrigue du secret de l’espadon, commentaires racistes y compris. Les premières pages sont un excellentes (leçon remarquable sur la façon de mettre en place une intrigue), la suite est prévisible

Le grand cahier, Agota Kristof

Etonnant petit roman (par la taille) et grand par l’ambition littéraire. L’histoire de deux étranges jumeaux dans un pays (générique) d’Europe Centrale pendant la seconde guerre mondiale. Un récit cruel, une tentative littéraire fascinante (tenter de n’écrire que les faits, bannir l’émotion et la subjectivité). Le récit est bref, tendu et intense. Les deux livres qui lui font suite sont nettement moins intéressants.

[BD] Blacksad T3 – Aube rouge

Un bon tome 3 qui suit un excellent tome 2. Blacksad est une bonne série « grand public ». Le dessin est magnifique, les scénarios tiennent bien la route, il n’y a pas (encore?) de facilités commerciales.

Les domaines hantés, Truman Capote

Ma découverte de cet auteur, suite au film qui lui a été consacré. Récit d’enfance dans une vieille maison du vieux sud, peuplée de gens un peu atteints et de fantômes. L’écriture rend parfaitement cette atmosphère capiteuse et délétère. Les roman est peuplé d’images et de situations étranges qui restent longtemps en mémoire… Ma seule autre référence d’écriture « sudiste » reste Poppy Z Brite, et je trouve rétrospectivement qu’elle est en quelques points une héritière de Capote.

[BD] Le photographe T3, Guibert, Lefevre, Lemercier

Une bonne série qui se termine. Ce T3, moins reportage et plus « aventure personnelle », m’a moins convaincu que les autres. Mais c’était un beau projet.

L’évangile selon Marc, Saint Marc

Lecture de l’évangile selon Marc, Benoît Standaert

Cette année, j’ai décidé d’étudier l’évangile de Marc et d’en faire une analyse personnelle, appuyée sur quelques lectures et sur les cours suivis l’an dernier. Mon but était de pouvoir donner une réponse personnelle (et argumentée) à la question: « que veut nous dire l’auteur, avec ce texte ? ». J’ai noté le résultat de mes réflexions dans un petit document à usage personnel (partageable si affinités). Les textes sacrés sont d’accès difficiles, parce qu’ils sont très datés (2000 ans pour celui-ci…) et qu’on les lit en ayant sur les yeux de nombreux filtres de lecture (rapport personnel à la religion, culture générale sur le sujet…). J’avais donc pensé que relire attentivement le texte, un crayon à la main, en notant mes propres réflexions et questions et en me forçant à rédiger une fiche de lecture pouvait être enrichissant. Je ne regrette pas les quelques heures de travail passées là-dessus et je peux maintenant dire que j’ai vraiment lu ce texte.

La règle de Saint Benoît, Saint Benoît

Ce document est une pépite. Règle de vie en communauté rédigée il y a 1500 ans, contenant toute sortes de prescriptions, de recommandations et d’interdits, il s’agit surtout d’un témoignage incroyablement touchant, montrant une connaissance profonde et fraternelle du coeur humain, de ses forces et de ses faiblesses.

Pattern recognition, William Gibson

J’ai déjà dit ici ce que je pensais du dernier Gibson, dont je ne garde pas un souvenir impérissable.

[BD] 20th centry Boys, Urosawa Naoki

J’ai lu cette année tous les tombes parus en français de cette bonne série de SF. Son seul défaut est d’être justement une série et de ne pas savoir s’arrêter. Les 10 premiers tomes sont exceptionnels, mettant en scène d’excellents personnages et jouant avec habileté des allers et retours dans le temps. Ensuite, la série reste de bon niveau, mais l’histoire s’essouffle, l’intérêt faiblit. Comme souvent dans les histoires à mystères, le mystère lui-même m’intéresse plus que son explication…

Au guet, Terry Pratchett

J’ai abandonné ce livre au bout de 50 pages. Je n’avais pas lu de Pratchett depuis longtemps et ça ne m’a pas donné envie d’en relire. L’histoire m’a parue cousue de fil et blanc et l’humour me faisait à peine sourire. Bon, tant pis.

Kipling, le livre de la jungle

Une lecture du soir, pour s’endormir. Kipling est un conteur merveilleux et le livre de la jungle est une histoire très touchante, souvent brutale et violente. Mowgli, loin d’être une créature Disney gentille et niaise, est un excellent personnage, écartelé entre deux mondes, violent et contradictoire. Un récit qui n’a pas de véritable happy end

Le dictionnaire des guerres de religion (collectif)

Très bon ouvrage de référence sur le sujet, comprenant un intéressant who’s who de l’époque et de bons articles sur l’histoire des différents pays d’Europe durant la même époque.

Congo Pantin, Philippe Curval

J’ai dit ici tout le bien que je pensais ce roman de SF français.

Le goût de l’immortalité, Catherine Dufour

J’ai dit tout le bien que je pensais de cet autre roman de SF français.

Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, David Calvo

Je n’ai encore dit nulle part tout le bien que je pensais de ce troisième roman de SF français. J’avais adoré Acide Organique et je trouve que David a continué à suivre pour ce livre une voie très prometteuse pour son écriture. C’est un bouquin déjanté, touchant, personnel. Parfois, le lecteur perd pied et se noie, mais on reprend toujours pied un plus loin… Et je trouve que personne au monde ne parle de Disney comme David Calvo sait en parler. Il faut continuer à écrire, bonhomme !

La machine à explorer le temps, HG Wells

Relecture d’un classique qui m’avait fortement impressionné étant enfant. Si quelques images sont très fortes (la description du voyage, les Eloïs et les Morlocks) je trouve le livre très mal écrit et le discours socialiste de Wells vraiment pesant (et son personnage principal est d’une fadeur qui confine à l’insignifiant). Un roman philosophique un peu lourd plutôt qu’un roman d’aventures sciences fictives.

Serpentine, Mélanie Fazi

J’ai acheté un exemplaire collector de ce livre après avoir rencontré Mélanie à la librairie Scylla. Et j’ai dit ici le bien que j’en pensais.

[JdR] Les deux reines, le boutefeu illustré

Deux suppléments intéressants pour Te Deum, mais tout à fait dispensables, à moins qu’on envisage de faire jouer en Ecosse. Pour info, à l’époque, l’Ecosse est un pays barbare plein de grands ploucs en kilt avec de grosses épées. A côté, les Français (qui ne sont pas des tendres) paraissent être des modèles de civilisation délicate.

Shutter Island, Denis Lehane

Un petit thriller, lu par distraction. Pas trop mal écrit. La situation de base du roman est excellente et fait un très bon pitch de film. La justification psychiatrico-psychanalysante est par contre bien lourde.

[BD] le secret de l’étrangleur, Siniac, Tardi

J’avais très envie de le lire, j’ai trouvé ça pas mal, mais ça m’a surtout envie de retourner à mes bons vieux Nestor Burma.

Utopiae 2006, divers

J’en ai dit un mot ici, au milieu d’autres choses. La moitié des textes sont très bons, voire exceptionnels, l’autre moitié est mauvaise, voire oubliable. Bref, un bon recueil ! Vous n’aimerez peut-être pas les même textes que moi. Merci aux organisateurs du festival de m’avoir fait cadeau du livre !

Rouge Brésil, JC Runfin

J’ai dit ici ce que je pensais de ce prix Goncourt, qui ferait une sympathique petite campagne pour Te Deum.

Delirium Tremens, Ken Bruen

Roman noir découvert grâce à l’émission Mauvais Genres. En Irlande, de nos jours, les enquêtes cahotantes d’un ancien flic camé et alcoolique. Si « écriture nerveuse » veut dire quelque chose alors l’expression a été inventée pour Ken Bruen. Le personnage est attachant, l’intrigue anecdotique et la narration très intéressante, très condensée, dense et brutale.

La fontaine pétrifiante, C.Priest

Très bon roman sur l’imaginaire. J’en ai parlé ici. Encore un conseil de Sébastien Guillot.

Aztechs, Lucius Shepard

Un bon recueil de nouvelles de SF, déjantées et brutales. J’en ai parlé ici.

HPL, Roland C Wagner

Une nouvelle-hommage très touchante, au grand auteur fantastique. Heu, pardon, au grand auteur de SF…

Le rebelle, REH

L’autobiographie de Robert Howard. Un bouquin mal fichu et passionnant, pour peu qu’on veuille se plonger dans les débuts d’écrivain de l’auteur de Conan. Je l’avais lu il y a quelques années (en diagonale). Je l’ai redécouvert avec plaisir. Howard est bien le seul à pouvoir commencer une bio de la même façon qu’une histoire de Conan : par une scène de baston !

Le tertre maudit, REH

Quelques histoires fantastiques de REH, intéressantes à relire. Le monsieur avait du métier…

Ouest, F Vallejo

Ma concession à la rentrée littéraire, un roman recommandé par la presse, et une bonne lecture. Bonne histoire, très bien écrite (j’admire beaucoup le point de vue choisi pour la raconter, très habile et très touchant). Relations violentes entre un baron un peu frappé et son garde-chasse dans l’Ouest français des années 1840-1860, sachant que le garde-chasse aime les gros chiens et le baron aime poursuivre les filles nues armé d’un rasoir. Une très bonne lecture, très recommandable.

One who walks alone, N. Price

Intéressant témoignage sur les dernières années de Robert Howard, par la femme avec qui il vécut peut-être son histoire d’amour la plus sérieuse. Le bouquin est bavard, souvent rasoir, mais il comprend des passages très touchants pour qui voudrait connaitre le « vrai » REH, son entourage et son temps.

Pas mal de lecture remarquables, cette année. J’en recommande beaucoup : Moby Dick, le grand cahier, le goût de l’immortalité, minuscules flocons de neige, la fontaine pétrifiante, Ouest… Faites votre choix parmi les autres !

Paprika

La sortie de ce film en France est assez discrète alors qu’il s’agit d’un évènement d’importance, je tiens donc à lui donner un peu plus de résonnance.

Paprika est un long métrage d’animation, réalisé par Satoshi Kon, dont j’avais déjà vu l’excellent Perfect Blue.

L’histoire est une sorte de thriller : une machine à explorer les rêves des gens (dans des buts de psychothérapie) est volée par un individu mystérieux aux intentions pas très nettes. L’équipe de recherche tente de remettre la main dessus avant que des catastrophes se produisent, aidée en cela par Paprika, charmante jeune fille onirique…

Ce scénario (très bien tenu dans le film, qui, s’il secoue parfois son spectateur, ne le largue jamais), est l’occasion d’une plongée dans un monde de rêves et d’inconscient, souvent très angoissant. Par l’intermédiaire de Paprika et des autres personnages, le film nous fait voyager (littéralement) à travers tous les supports à rêver: films, photos, pubs, Internet… et même les tableaux de Gustave Moreau.
J’ai aimé la vision du rêve et de l’imaginaire dans ce film, qui est tout autant une évasion qu’une névrose. L’imaginaire des personnages est souvent angoissant, régressif, excitant. Le film enchaîne les situations de vertiges, d’illusions, aidé en cela par la technique de l’animation (2D en général) qui permet un glissement invisible du « réel » à l’imagination.


Le film n’est pas vraiment « beau » comme peut l’être un Miyazaki mais il est rapide, léger, entraînant… parfois jusqu’à la peur. Certaines scènes sont parfois rugueuses, bizarres, révélant sans doute des obsessions de l’auteur qu’aucune séance de travail collective n’aura « lissée ». Tant mieux !
On ne passe que rarement sur les écrans des histoires aussi intéressantes, alors profitez-en !

Pour en savoir un peu plus, la critique du Monde m’a paru pertinente. Je recommande aussi celle d’Olivier Paquet, plus technique, pour les amateurs d’animation japonaise.

Images du film (c) Rezo films

Rosa – Maurice Pons

Chronique fidèle des événements survenus au siècle dernier dans la Principauté de Wasquelham comprenant des révélations sur l’étrange pouvoir d’une certaine Rosa qui faisait à son insu le bonheur des plus malheureux des hommes

Voici le titre d’un de mes romans préférés. Un critique inspiré a dit que c’était bien là la seule longueur de livre.
Dans Rosa, nous découvrons la principauté de Wasquelham, quelque part entre la France et l’Allemagne, au siècle avant-dernier. Dans ce petit pays tranquille mais méfiant, tout vit au rythme de l’armée, principal employeur et source de fierté de tous les habitants. Qui ne rêve d’y faire carrière? Qui ne souhaite ressembler au beau Colonel-Comte Aurélien de Felspath?
Mais voilà qu’un beau jour, des soldats disparaissent. Comme le pays n’est pas en guerre, c’est qu’ils ont déserté ! Pourquoi ? Pour où ? L’administration militaire se met en marche, et ce n’est pas triste, pour tenter d’éclaircir cet inconcevable mystère.
Et on rencontrera Rosa, la tavernière, ses cheveux bruns, sa peau blanche, et ses formes voluptueuses…

Rosa, le roman – tout comme la tavernière – est une merveille. C’est un conte, avec du suspense. Un roman philosophique plein d’images magnifiques. Une belle histoire, enfin, qui nous a fait longuement rêver.

Sei personaggi in cerca d’autore

Nous avons eu l’occasion de retourner hier au joli théâtre de l’Athénée, avec sa belle façade art-nouveau. Il est situé dans un curieux quartier près de l’Opéra: des rues piétonnes avec seulement des magasins chics qui, sous les réverbères de la nuit d’hiver prend des airs de décor… de théâtre justement.
Je ne connaissais pas la pièce de Pirandello, sinon son titre qui m’avait toujours intrigué. Le pitch en est simple : pendant une répétition, six personnages (aux rôles dramatiques assez tranchés : le Père, la Mère, la jeune fille, le jeune homme, le jeune fils, la petite fille…) apparaissent sur scène réclamant qu’on raconte leur histoire. Et le metteur en scène, un peu malgré lui, se laisse entraîner avec ses acteurs dans une tentative de représentation de ce que ces personnages ont à dire. La pièce était représentée en italien, surtitrée.
Le propos méta-théâtral est évident et me paraît maintenant un peu daté. Ce qui marche, par contre, ce sont les interactions entre les « acteurs » et les « personnages », très habilement illustrées par les costumes, le jeu des acteurs, le jeu scénique. En cela, la mise en scène est très ludique. Les « personnages » ne sont pas pleinement des êtres humains (ils n’ont pas de noms, par ex.), ils sont des idées, du « matériau dramaturgique ». Et les acteurs jouant les personnages arrivent à incarner cela, non sans talent ni sans humour.

Quant au propos psychologisant de la pièce (le drame familial et social des « personnages ») il est ce qui me paraît le plus vieilli, le plus artificiel, contrairement par exemple à celui exposé dans Filumena Marturano, dont j’ai parlé il y a quelques mois. Mais cette dernière pièce est aussi plus récente.
Notre plus grand plaisir durant cette pièce a bien été en vérité de pouvoir comprendre les acteurs (qui parlaient nettement et clairement) sans quasiment s’aider des sous-titres. Que c’est beau, l’italien…

Maurice Pons

Quelques mots trouvés par hasard sur Internet au sujet de l’oeuvre de Maurice Pons:

Dans le Moulin d’Andé, au domicile de Maurice Pons, près d’Evreux, il y a une étagère. Sur cette étagère, il y a les oeuvres de Maurice. Il les regarde chaque matin et dit – ou pense, s’il n’est pas seul: «J’ai fait mon étagère.» Car ce cossard a bien bossé. Tous ses bouquins sont bons comme des comptes.

L’article est ici.

Pour moi, l’oeuvre de Maurice Pons (Rosa, Les Saisons…) illustre parfaitement une forme de littérature de l’imaginaire française, tout à fait contemporaine et n’ayant rien à voir avec les auteurs anglo-saxons. Et quel style !
Je pourrai faire ici une présentation de quelques uns de ses livres, s’il y a des amateurs…

Le cinéma expressionniste allemand à la cinémathèque

Je jette quelques mots sur l’exposition de la cinémathèque sur le cinéma expressionniste allemand. Elle est superbe !
Nous y sommes allés par un froid dimanche après-midi, alors que le soleil se couchait (l’expo ferme à 20h, le dimanche, un luxe !) et la promenade dans le quartier de Bercy avec le vent froid et la lumière qui baisse est déjà une expérience en soi, on a l’impression de frôler de gros monstres endormis et éteints, le POPB et le ministère des finances…
Le bâtiment (très moderne) de la cinémathèque était déjà toute une promesse, avec ses volumes tordus, ses éclairages bizarres, ses perspectives impossibles et le calme silence qui y régnait. Des employés affables, un espace tranquille, tout le recueillement ouaté d’un dimanche soir fatigué.
Je ne savais trop si j’aimais le cinéma expressionniste avant de me rendre à l’expo. De manière générale, Cecci et moi sommes plutôt amateurs des films des années 20/30, avec leur énergie brutale et le jeu souvent violent des acteurs (Ah, Scarface !). Et j’aime les plans étranges et les visages puissants des personnages de Métropolis ou de M. le maudit

L’exposition est installée dans un espace très bien aménagée. Des salles thématiques (la nature, les intérieurs, le corps, les escaliers…) nous présentent de nombreuses esquisses, souvent très puissantes et frappantes, souvent angoissantes. Une astucieuse installation d’écrans (dans chaque salle) permet de voir des extraits des films dont il est question, en rapport avec le thème de la salle. On voit aussi, naturellement, de nombreuses affiches, un peu de matériel de tournage, des maquettes d’installations de tournage (Siegfried affrontant ce terrible dragon mécanique, magnifique !), de splendides originaux de plans de décor ou de machineries qui paraissent sortis de quelque Nécronomicon. Et, last but not least, on a même droit à une reconstitution aux 3/5 d’un décor du Cabinet du docteur Caligari

Les expressionnistes m’ont donné l’impression, très émouvante, d’avoir suivi jusqu’au bout un projet artistique très intense : tout coordonner : jeu, décors, corps, à l’expression d’un sentiment, d’une impression interne. Ne pas chercher à rendre la réalité, mais rendre plutôt les impressions que la réalité produit en nous, impressions vibrantes, tremblantes, esquisses tranchées bordées de noir, pleines de peur, d’angoisse, de grotesque…

En visualisant certains extraits de films, nous n’avons pas pu nous empêcher d’imaginer les incroyables moments de direction d’acteurs auxquels ils doivent avoir donné lieu…
Bref, un moment très fort dans un lieu très agréable.

PS : je ne peux m’empêcher de la comparer à l’exposition Disney, bondée de monde et prétentieuse, au Grands Palais. Le type d’objets exposés était le même (dessins, extraits de films…). Mais, était-ce la qualité des textes? L’exposition de la cinémathèque m’a parue bien plus profonde, quand celle du Grand Palais m’a semblé rester à la surface des choses et se limiter à l’anecdotique (malgré quelques perles, quelques dessins intéressants). Disney ayant été influencé par l’expressionnisme, le rapport à tirer entre les deux espos me paraissait intéressant.

Aztechs – Lucius Shepard

Je viens de finir un livre intéressant.
Une des conséquences des festivals du type de celui de Nantes c’est que, après avoir fait connaissance avec un auteur, je me sens un peu obligé de lire un de ses bouquins. C’est ainsi que j’ai découvert l’oeuvre de Christopher Priest ou bien celle de Mélanie Fazi. Et ainsi, après avoir rencontré Lucius Shepard, j’ai acheté Aztechs.
Aztechs est un recueil de six longs récits (ou novellas), publié aux éditions du Bélial, dont je discuterais plus volontier le goût en matière que d’illustrations de couverture que la qualité des choix éditoriaux. Six récits, six novellas, c’est déjà un premier charme du livre. Charme de la variété, de la diversité, et en même temps possibilité de se plonger dans des histoires prenantes et pas trop abruptes, des histoires qui vous gardent un long moment.
(je trouve que la novella est un format intéressant, qui relève plus du court roman que de la longue nouvelle. Il s’agit en quelque sorte d’un roman qui n’a pas atteint la taille critique d’un volume de 300 pages, plutôt que d’une histoire condensée à l’écriture ressérée)
Ce recueil illustre avec talent une des vocations des littératures de l’imaginaire : parler avec force de notre monde, dire le fantastique, l’incroyable de la réalité, dire ce qui ne peut pas être dit autrement. Ici, vous aller entendre parler de la frontière américano-méxicaine, du 11 septembre (traité avec délicatesse), du Zaïre de Mobutu, de la russie de Eltsine, de la Virginie occidentale et de Seattle après le cataclysme. Joli voyage, non?
Les histoires de Shepard sont celles de personnages bourrés d’obessions, plus ou moins mal dans leur peau. Des types qui font les sales boulot dans les arrière-cours, ramasseurs de décombres, tueurs à gages. Qui s’éprennent de femmes fantasmatiques et impossibles, qui ne sont peut-être qu’une incarnation de leurs folies. Des types enfin qui se retrouvent, un temps durant, à incarner les malheurs et les souffrances de leur terre, tendus en déséquilibre entre le ciel brûlant et l’enfer. Ces histories reflètent nos temps d’inquiétude, pleins d’énergie et de forces de destruction…
J’ai été séduit par l’écriture de Shepard, que la traduction garde vive et enlevée. Tout ne m’a pas convaincu dans ses intrigues, mais j’ai été à chaque fois accroché, enlevé et secoué avec joie dans les montagnes russes des histoires.
Je vais maintenant les évoquer rapidement, dans l’ordre du sommaire.
Aztechs est un récit enlevé se déroulant à El Rayo, la ville construite le long du mur de lasers qui sépare les Etats-Unis du Mexique. Gangsters, IA, télé-réalité, nano-technologies et pyramides aztèques composent le menu. Le début est fabuleux, la fin m’a moins plu mais le récit contient son lot d’images foudroyantes. Classe.
Dans La Présence, le narrateur fait partie de ces hommes qui travaillent dans la fosse du Ground Zero pour déblayer des décombres. Un récit très pudique, très délicat, sur un sujet des plus casse-gueule. J’ai beaucoup aimé.
Le dernier Testament ne m’a pas séduit. Je n’en dirai pas plus.
Ariel est une curieuse histoire d’écrivain, d’obsession, de poursuite, dans une ambiance un peu X-files. J’admire la capacité de l’auteur à brasser dans un récit cohérent une histoire improbable, mêlant des milliers de mondes et des voyageurs improbables.
Le rocher des crocodiles relève plutôt du fantastique avec un excellent personnage de sorcier dans le Zaïre empoisonné d’après Mobutu. L’ambiance en est étrange et inquiétante, très réussie.
Dans l’Eternité et après, enfin, on se retrouve dans une bizarre boîte de nuit moscovite, avec des clochards, des femmes très belles, des gangsters, des assassins et une rose sur un plateau. Malgré d’étranges circonvolutions, ce texte m’a beaucoup plu, c’est peut-être même mon préféré du recueil.

Shepard me paraît capable de réussir un truc délicat: nous parler de manière crédible du Mexique, du Zaïre ou de la Russie (et de choses qui, dans ses récits, paraissent relever de l’essence de ces pays), sans être ni Mexicain, ni Zaïrois, ni Russe. Je me demande maintenant ce qu’en penseraient effectivement des ressortissants des terres en questions.

Quoi qu’il en soit, je conseille vivement ce recueil, un excellent stimulant pour l’imagination !

Pierre Loti – fantômes d’Orient

Nous avions donné rendez-vous à une amie au musée de la vie romantique, pour visiter l’expo sur Pierre Loti.
Je ne connaissais pas grand chose de cet auteur, qui avait pour moi une vague réputation de littérature facile et d’exotisme colonial. L’exposition, à travers un joli aménagement et la présentation de nombreuses peintures et de photos, tente d’évoquer le rêve oriental de Loti, cet orient fantasmé aperçu à travers le prisme des peintres et des voyages.

Delacroix, étude de babouches

On y voit bien sûr quelques petits cadres de Delacroix (études, dessins – je reste stupéfait par l’énergie et l’intensité du travail de ce peintre), quelques tableaux un peu kitsch et un grand nombre de belles réussites onirique.

Yvan Aivazovsky – Constantinople, la mosquée de Tophane

Qu’on soit bien d’accord, on ne parle pas dans cette exposition de l’orient réel, du maghreb colonial et de la turique pré-kémaliste. On est là dans un monde de femmes sensuelles qui fument du hashisch, de mosquées infiniment fines dans les brumes du matin, d’Arabes au visage fier s’élançant dans le désert… Un monde couleurs tranchées, de ciels brûlants et de troublantes jeunes beautés au genre indéfini.

Charles Zacharie Landelle, Jeune bohémien(ne) serbe

Un monde d’illusions, certes, mais d’illusions bien construites, qui faisaient partie du monde intérieur de Loti. Les photos de l’aménagement intérieur de sa maison de Rochefort, les photos de Loti habillé en Oriental, et ses étranges regards (on imagine bien que ces yeux-là faisaient chavirer les femmes…), tout cela témoigne de l’incarnation de ces illusions, de ces rêves, dans lesquels l’écrivain était allé vivre, sans jamais s’y perdre, comme le rappelle le dépouillement sa chambre.

Loti, en oriental, par Lucien Lévy-Dhurmer

Peut-être me lancerai-je bientôt dans la découverte de sa littérature. Et cela nous a donné envie de partir enfin visiter Istambul / Constantinople…

Au sujet de l’expo, je recommande la lecture de ce bon article, qui la présente très bien et qui m’a fourni mon iconographie.